27 nov 2013
Observatoire sociétal

Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans) : Le « Selfie », portrait de soi narcissique ou nouvel outil de construction identitaire ?

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Le 18 novembre 2013, le mot « Selfie » a été élu « mot de l’année 2013 » par les auteurs du dictionnaire d’Oxford, après avoir fait son entrée dans ses pages en août dernier. « L’encouragement à se focaliser sur soi », « Égocentrisme montant », « La narcisse communication » : une revue des articles français et anglo-saxons sur le sujet traduit une préoccupation qui rappelle les diatribes suscitées par les tout premiers portraits photographiques, accusés dès leurs premiers balbutiements de nourrir le narcissisme contemporain. Y a-t-il vraiment lieu de croire que les auto-portraits numériques favorisent des dispositions à l’amour de soi immodéré, surtout chez les jeunes qui en sont particulièrement friands ? Aujourd’hui le 2eme billet réalisé par Joëlle Menrath avec le sémiologue Raphaël Lellouche qui a analysé un corpus de 150 pages facebook, compte twitter et instagram : le « Selfie », portrait de soi narcissique ou nouvel outil de construction identitaire ?
Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans) : Le « Selfie », portrait de soi narcissique ou nouvel outil de construction identitaire ?

« Selfie » a été élu « mot de l’année 2013 »

Le 18 novembre 2013, le mot « Selfie » a été élu « mot de l’année 2013 » par les auteurs du dictionnaire d’Oxford, après avoir fait son entrée dans ses pages en août dernier[i]. A la suite de la définition

Une photographie qu’une personne a pris d’elle-même, généralement au moyen d’un smartphone ou une webcam et téléchargée sur un média social.[ii],

la phrase de mise en contexte du mot donne d’emblée le ton de la réprobation morale qui entoure cette pratique :

Des selfies occasionnels sont acceptables, mais il n’est pas indispensable de poster tous les jours une nouvelle photo de soi.[iii]

« L’encouragement à se focaliser sur soi », « égocentrisme montant », « la narcisse communication » : une revue des articles français et anglo-saxons sur le sujet [iv] traduit une préoccupation qui rappelle les diatribes suscitées par les tout premiers portraits photographiques, accusés dès leurs premiers balbutiements de nourrir le narcissisme contemporain. Ainsi Baudelaire, parmi d’autres, décrivait-il en 1859,

une société immonde se ru[ant] comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur du métal  

Y a-t-il vraiment lieu de croire que les auto-portraits numériques  favorisent des dispositions à l’amour de soi immodéré, surtout chez les jeunes qui en sont particulièrement friands ?

[ii] “A photograph that one has taken of oneself, typically one taken with a smartphone or webcam and uploaded to a social media website”

[iii] “Occasional selfies are acceptable, but posting a new picture of yourself every day isn’t necessary”

Selfie rime-t-il avec selfish ?

Il faut bien reconnaître que la forme du néologisme elle-même apporte de l’eau au moulin. Ce diminutif de « self-portrait » qui escamote la mention du genre esthétique, et dont ne subsiste que le « self », semble désigner l’essence même du « Soi », assorti, qui plus est, d’un suffixe de familiarité. Volontiers employé au pluriel, le mot lui-même induit la représentation d’une société individualiste, où pullulent des « self » en attente de reconnaissance. Le Selfie, ce serait ce « Moi-tout court » qui se mire ad nauseam dans les nombreux miroirs tendus par les réseaux sociaux.

La technologie semble oubliée dans l’affaire : et pourtant, bien plus que d’une supposée transformation de l’égo, l’invention de ce mot et son succès sont les marqueurs d’un nouvel âge technique du portrait de soi.

Faire son auto-portrait est désormais une pratique ordinaire.

Rappelons qu’un « portrait de soi » devait jadis être commandité à un peintre, la réalisation d’un « auto-portrait » étant le privilège des artistes. Alors qu’il était préalablement réservé à une caste aristocratique ou à une élite bourgeoise, le portrait de soi se démocratise avec la photographie, à la faveur du raccourcissement progressif des temps de pose. L’auto-portrait photographique est alors rendu possible par le truchement d’un miroir et, plus tard, par la technique du retardateur. Les photomatons, où le geste de la prise de vue accompagne la contemplation de son reflet, sont emblématiques d’un autre moment clé de cette histoire : la photo dite « d’identité » fixe les normes de représentation du Moi social. Plus tard encore, apparaissent les blogs, les pages Myspace, et avec eux, une injonction à l’auto-portrait numérique, qui deviendra la règle du jeu édictée par les réseaux sociaux : de facebook, « livre des visages », à Twitter, ne pas remplir la case photographique du « profil » revient à laisser place à une icône fantôme qui tiendra lieu de portrait. Enfin, dernière étape technique dans cette évolution du portrait de soi : tandis que les smartphones connectés à Internet ont permis de publier en ligne une photo dans la foulée de sa prise, les innovations de la web-camera sur ordinateur et de la camera-avant sur mobile ont délivré les auto-portraits numériques des miroirs. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir des personnes vérifier leur maquillage ou leur coiffure en se servant la caméra-avant de leur mobile.

Le mouvement que dessine cette histoire retracée à gros traits est celui d’une banalisation de la pratique de l’auto-portrait, comparable à la généralisation des pratiques d’écriture favorisée par la fonctionnalité des SMS. Faire un portrait de soi est désormais une pratique ordinaire, à la portée de tous les possesseurs de téléphone mobile ou d’ordinateur dotés d’une caméra.  

Le portrait de soi numérique, indispensable monnaie d’échange sur les réseaux sociaux.

Rappelons d’abord, à la suite d’Adeline Wrona[i], auteur d’un essai magistral sur le portrait, que le portrait de soi numérique est d’abord une façon de jouer a minima le jeu des réseaux sociaux : la structure même d’un site comme facebook veut qu’on y échange non seulement des messages (comme par mail), mais aussi des représentations imagées de soi et des autres. Faire d’un portrait de soi sa photo de profil, loin d’être un geste auto-centré, est une façon d’entrer dans les rangs et de s’affilier à une communauté. Comme le remarque encore Adeline Wrona, une fois devenu l’ami de quelqu’un ou son follower, « son portrait s’agrège au mien, et vice-versa », dans les fils ou les mosaïques d’image prévues par les différents sites.

Qui veut participer au jeu doit se plier à l’injonction du portrait de soi, avec toutes les possibilités et les contraintes propres à la technologie, la latitude offerte par l’imagination et les limites relationnelles que l’on se fixe. Or certains adolescents rencontrés expliquent le recours particulier au « selfie », parmi les autres techniques numériques du portrait, par une gêne éprouvée à solliciter un ami et à assumer la dissymétrie constitutive du geste photographique. 

« Pour la photo de profil, je préfère le faire moi-même plutôt que dire à quelqu’un : prends moi comme ça, non pas comme ci, de quoi j’ai l’air, … Comme si j’étais un mannequin »

S’il est solitaire dans sa fabrique, le portrait de soi numérique n’a pas d’autre visée que l’échange : comme le pointe le chercheur en culture visuelle André Gunthert[ii], la première valeur de ces images de soi est précisément d’être « partageable ». Les photos finalement exposées sont d’ailleurs toujours les rescapées de séances-photos privées, faites de multiples tentatives et de nombreux ratés, et dont on ne peut que recueillir le récit. En dépit de ce que semble promettre leur dénomination, les « selfies » nous laissent bien sur le seuil de la forteresse qui enferme le « privé », « l’intime », ou le « Moi ». Elles nous renseignent en revanche sur les ressorts d’une définition du Soi par le regard d’autrui : les « selfies » qui résistent à l’examen du regard collectif anticipé par les adolescents sont loin du reflet de Narcisse se mirant solitairement dans l’eau.

Le « Selfie », une image de soi facilement renouvelable plus apte que les mots à traduire l’état instable de l’adolescence.

Les séances de shooting auto-administré qui nous ont été décrites indiquent le statut de ces images de soi pour les adolescents : elles entrent dans la fabrique des apparences au même titre que des vêtements qu’ils revêtent devant le miroir, puis auxquels parfois ils renoncent, au gré de séances d’essayage dont les copains du collège ou du lycée ne verront que le résultat. Comme les vêtements, les selfies doivent permettre d’être soi-même tout en ressemblant à ceux/celles qu’on admire : se joue là toute la complexité du processus de création de soi qu’est l’adolescence, où, pour la psychiatre Evelyne Kestemberg, l’identité s’éprouve à travers des identifications successives, à la faveur d’une « constante communication anxieuse entre l’autre et soi-même »[iii]. On imagine alors la fonction de relai que peuvent jouer ces images qui viennent ancrer dans le réel un mouvement d’identification encore naissant. L’image de soi jetable et renouvelable est plus apte que les mots à traduire cet état instable de grand débutant, comme le traduit bien la devise que cette jeune fille de 15 ans a choisi d’afficher, sous son « selfie », sur la page d’accueil de son compte Twitter : « ma vie n’a pas encore commencer comment en faire un resumer (sic) »

L’on conçoit combien le caractère facilement actualisable de ces images de soi est précieux à cet âge caractérisé par « une dysharmonie évolutive »[iv], où domine un sentiment de constante inadéquation, et où « l’enfant est en possession d’un organisme d’adulte dont il ne sait pas très bien quoi faire », comme l’écrit encore Evelyne Kerstemberg. L’actualisation des profils et les publications successives des selfies sur les sites des réseaux sociaux rend visible un remaniement actif des identifications, qui s’est toujours fait, en sourdine, à l’adolescence : pour la psychiatre Catherine Joubert[v], cette fabrique des images à la force du poignet est « la face concrète du travail de détachement d’identifications anciennes et de construction d’une base narcissique différente, étayée notamment sur le rapport au groupe ».

Le rapport au groupe s’exprime à travers la conformation à des codes de représentation, mais aussi dans le rythme raisonné des publications des selfies sur les différents sites. Trouver le bon tempo, qui évite l’excès de « ceux qui s’aiment trop », et le reproche d’incurie encouru par ceux qui « ont toujours l’air d’avoir 12 ans sur leur photo de profil », est un art rythmique d’adaptation au groupe, fait de subtiles auto-régulations.

L’adolescent livré à son bricolage identitaire tient davantage du « Pygmalion de soi » [vi] que du Narcisse.

Selfies ou « twinies » ?

Si les adolescents peuvent percevoir comme gênant de faire jouer à des amis le rôle du photographe, ils les impliquent volontiers à leurs côtés face à l’objectif. Car une règle fait loi pour les adolescents rencontrés, qui cherchent tous à pratiquer le « selfie » bien tempéré, sous peine de ridicule :

Tu peux actualiser ton profil tant que tu veux, mais par contre, poster trop souvent des photos de toi tout seul sur ton mur ou sur ton Instagram, t’as l’air de t’aimer trop

Les contours de la notion de « selfie » apparaissent en effet mal ajustés aux pratiques adolescentes que nous avons pu observer. Car plus souvent qu’à leur tour, les « selfies » s’avèrent être ce qu’on pourrait nommer des « twinies », où les jeunes filles tout particulièrement, se prennent en photo joue contre joue et cheveux mêlés, dans des corps à corps tout ensemble exigés et permis par la pose photographique.

Le caractère fusionnel des amitiés s’exprime alors à travers de saisissantes ressemblances qui disent à la fois la standardisation des codes de représentation photographiques et celles des apparences vestimentaires et capillaires.

Le « Selfie », une nouvelle gestuelle adolescente.

Les amis sont des partenaires impliqués dans une représentation de soi vécue qui est une dynamique active, toujours en voie d’actualisation, et dont le moteur est la double satisfaction de « faire » et de « faire pareil ». C’est là une autre explication de la prédilection adolescente pour ces auto-portraits numériques : les « selfies », à travers les bras tendus qu’ils laissent voir ou leurs mobiles reflétés dans un miroir, mettent en scène le geste photographique lui-même.

Ils font de la représentation de soi un mouvement fait à l’unisson, qui aime à déplacer les lignes verticales et horizontales et cultive la reproduction d’obliques chaloupantes, décadrées : l’acte photographique devient une gestuelle mimétique, semblable à ces fragments chorégraphiques circulant sur le web et reproduites à loisir entre amis dans les rencontres de face-à-face.

Les codes adoptés dans ces photos sont placés sous le signe d’une performance gestuelle, que les adolescents pratiquent comme un signe de ralliement.

Comme le propose le sémiologue Raphaël Lellouche, un premier code dominant dans ces photos est en effet celui la représentation du corps agissant. C’est bien sûr le dispositif technique lui-même, impliquant une solidarité du bras avec l’appareil mobile ou la proximité avec l’écran de l’ordinateur, qui sous-tend cette rhétorique visuelle.

Dans ces séries d’images, tout semble fait pour que le rapport corporel créé avec le spectateur de la photographie aille au-delà d’un seul rapport visuel : les bras et lèvres tendues, prêts à embrasser, semblant toucher l’écran, les langues tirées, la frontalité des regards-caméras, et les split screens-photos mimant le déroulement de l’action déjouent le classicisme de la pose et surjouent la proximité relationnelle.

Un deuxième code à l’œuvre est celui du sujet appareillé de son mobile, montrant la photo en train de se faire, dans une performativité propre au « selfies ». Avec l’usage du miroir, que n’a pas aboli la fonctionnalité camera-reverse, on perd paradoxalement le contact visuel avec le portraituré, qui se présente en relation avec son attribut téléphonique, dans une pose qui, là encore, frappe par sa standardisation.

Ces photos dans le miroir, qui se déclinent en séries récurrentes de photos de salle de bain, d’ascenseurs, de salles de sports, offrent la possibilité de mises en scènes qui ne manquent pas d’humour : «  Un verre de lait, une date et cent mille euros pour la dot » écrit cette jeune fille qui s’offre au regard comme une promise, tandis que les garçons exhibent allègrement toute la gamme de leurs attributs phalliques – car il s’assit aussi de faire la performance du genre, féminin ou masculin, dans lequel on s’inscrit.

La standardisation de ces images de soi n’interdit pas l’expression singulière : elle lui donne un cadre, dont le caractère « contenant » est fort bienvenu dans la période tumultueuse de l’adolescence, où le corps, en pleine explosion pubertaire, change de jour en jour et suscite autant de transformations psychiques.  Cette fonction contenante, qui borde les limites du « moi » et garantit le sentiment d’identité, importe plus que le contenu de ces images, comme le propose  le psychanalyste Serge Tisseron[vii]. Elle est particulièrement précieuse à l’adolescence, où la peau, enveloppe contenante naturelle, trahit le tumulte pubertaire : elle rougit au moindre émoi, se couvre de boutons et de pilosité … Les auto-portraits numériques offrent la possibilité de se glisser dans « une seconde peau », qui présente les avantages d’être provisoire, contrôlée et partagée – à la manière d’un vêtement[viii].

Ne nous laissons donc pas tromper par les portraits d’adolescents connectés en narcisses que semblent dresser ces images. Les selfies, et autres « twinies », sont pour les adolescents des outils, parmi bien d’autres, au service d’un inévitable remaniement psychique, qui s’opère en relation et au diapason avec leurs pairs.

Retrouvez en pièce jointe de l'article l'Etude complète en PDF.


[i]Adeline Wrona, Face au portrait, De Sainte-Beuve à Facebook, Hermann, 2012.

[ii] André Gunthert, « L’image partagée, Comment internet a changé l’économie des images », in Etudes photographiques n°24, novembre 2009 et, plus récemment, à propos des selfies : http://www.leparisien.fr/high-tech/le-selfie-l-autoportrait-au-smartphon...

[iii]Evelyne Kerstemberg, «L’identité et l’identification chez les adolescents », in La psychiatrie de l’enfant, vol.5, n°2, 1962.

[iv] E. Kerstemberg, ibid.

[v] Catherine Joubert est psychiatre, et consultante auprès d’adolescents à l’Association de Santé Mentale du 13ème arrondissement, ainsi qu’au BAPU, Bureau d’aide psychologique universitaire.

[vi] La formule est de Philippe Gutton, Moi, violent ? Pour en finir avec nos idées reçues sur l’adolescence, JC Lattès.

[vii] Serge Tisseron, Comment Hitchcok m’a guéri, Que cherchons-nous dans les images ? Hachette, 2003

[viii] Nous renvoyons ici à l’article de Catherine Joubert sur le vêtement chez les adolescents : « Peau d’âne ou l’impossible vêture à l’adolescence », in Enfance et Psy, n°59, 2013.


Méthodologie :

Les enseignements de ce billet sont tirés de :

  • Une enquête ethnographique Discours & Pratiques réalisée par Joëlle Menrath: Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)
  • 20 entretiens à domicile auprès d’adolescents de 12 ans à 17 ans, issus de milieux sociaux contrastés :
  • 2 mois d’observations ethnographiques sur les places publiques, dans la rue, à la sortie des collèges /lycées, dans les cafés.
  • A Paris, en Banlieue Ouest (Suresnes, Chaville) et en Banlieue Nord (Aulnay-sous-Bois), à Strasbourg et villages environnants, à Lisieux et villages environnants.

Nota bene : ces entretiens ethnographiques n’ont pas la valeur représentative d’un sondage quantitatif. En revanche, le temps passé avec chaque adolescent (2 heures minimum) dans son contexte de vie, ainsi les contrastes des milieux d’appartenance, et des zones géographiques, permettent de repérer des tendances et de donner aux comportements une signification que les études chiffrées ne peuvent capter. 

  • Une analyse sémiologique menée par le sémiologue Raphaël Lellouche d’un corpus de 150 pages facebook, compte twitter et instagram.
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