2 avr 2015
Observatoire sociétal

L’attention est elle en déroute à l’heure du numérique ?

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Les réflexions généralistes sur la « crise de l’attention », « l’économie de l’attention » et leurs liens avec le capitalisme en font une question politique, économique, pédagogique, ou éthique, négligeant souvent l’expérience singulière. Des entretiens ethnographiques menés par la chercheuse Joëlle Menrath font apparaître toute la multiplicité des arrangements avec la capacité attentionnelle.

Arborer momentanément un air préoccupé ou distrait, paraître « absent », avoir « la tête ailleurs » : les expressions et postures qui trahissent des formes d’inattention et restent pourtant socialement acceptables sont nombreuses.

Ces moments d’inattention, les outils numériques paraissent les avoir démultipliés.

S’ajoutant à une distraction ‘naturelle’, les artefacts numériques et leur présence désormais « obstinée » [i] sont désignés non seulement comme des sources de distractions ‘supplémentaires’ mais comme des menaces pour l’intégrité attentionnelle des sujets. L’image consacrée de l’individu connecté est celle d’un être tentaculaire, un outil au bout de chaque bras, ne sachant plus où donner de la tête, et qui tient autant de la divinité Shiva que d’un agent de la circulation. Notre esprit serait devenu le carrefour de flux informationnels qui le traversent et qu’il s’agit d’organiser, de traiter, de ‘faire circuler’ …

L’attention est-elle en déroute à l’heure du numérique ?

 Les réflexions généralistes sur la « crise de l’attention », « l’économie de l’attention » et leurs liens avec le capitalisme en font une question politique, économique, pédagogique, ou éthique, négligeant souvent l’expérience singulière. Des entretiens ethnographiques menés ces derniers mois auprès de personnes d’âges contrastés et  travaillant dans différentes domaines d’activité font apparaître toute la multiplicité des arrangements avec la capacité attentionnelle.

Mal ou remède ?

Un premier constat s’impose : le rapport aux outils numériques est sans conteste la manière la plus fréquente de raconter comment « l’on se met au travail », combien « l’on souffre au travail « , comment on laisse le travail derrière soi, ou encore comment l’on échoue dans l’exercice de sa volonté. Le nombre de mails reçus et traités, le besoin de faire des jeux mobiles pour se détendre, les coups d’œil jetés à l’écran, l’habitude irrépressible d’avoir son smartphone à portée de main ou le besoin de s’en séparer provisoirement … forment une langue commune sur laquelle on peut tabler pour parler à un enquêteur de ce qui se passe de singulier au cœur de son travail.

« Je suis trop accroc aux jeux mobiles pendant les pauses au lieu d’en profiter pour discuter avec les collègues », « j’ai un mal fou à rester concentrée avec mes notifs facebook », « pour rédiger un rapport, j’enlève le wifi »

Les usages numériques sont convoqués comme des analyseurs, comme des indices, et parfois comme des symptômes, de la manière dont on « fonctionne ». En particulier, comme nous l’avions constaté dans une enquête passée, les individus ont développé une conscience fine des fluctuations des degrés de l’attention dans l’usage de leurs outils numériques. Cette conscience les conduit à distribuer les tâches entre les différents outils, fonctionnalités et entre les différentes situations de communication : un temps consacré à montrer sa réactivité par une réponse brève depuis un smartphone, un autre pour rédiger un mail plus long et qui requiert une attention pleine ; un temps pour le survol, un autre pour une lecture plus approfondie  … Cette distribution des tâches relève d’une intelligence des situations, des contenus et de son propre fonctionnement mental face aux outils.

Autre signe de la réflexivité des utilisateurs, les réactions ‘défensives’ qui visent à différer l’entrée en communication se sont généralisées. Moins que jamais la joignabilité de principe que nous offrent les outils numériques depuis la démocratisation du téléphone mobile ne garantit de pouvoir joindre immédiatement un interlocuteur. On n’appelle moins un autre qu’on ne se ‘signale’ à lui. L’enquête collective réalisée en 2013 sur les individus connectés l’avait déjà établi : entrer en contact avec un interlocuteur suppose désormais de négocier sa disponibilité avec une figure de double, qui œuvre en lui comme un « organisateur » du temps et des modalités des échanges qu’il aura avec les autres. Ce « double » assume les fonctions d’une sorte d’’avant-poste’ : il est à la fois un « standardiste » qui choisit canaux et délai de réponse en fonction d’une évaluation des priorités et des préséances (« le mieux est qu’on se rappelle à 18 h, mais sur le fixe »)  et un « vigie » qui veille à ne pas laisser le moi submergé par différentes sollicitations, en contrôlant du regard et /ou d’un geste de la main ce qui advient sur les outils de communication.

Face aux récits de ces micro-stratégies chez nos interviewés, il est difficile d’établir si les outils numériques sont perçus comme le mal ou le remède dans la mobilisation de son attention. En effet, leur maniement est aussi devenu la plus ordinaire des ‘mises en condition’ : wifi désactivé, écran face contre table, paramétrage des notifications, durée d’allumage de l’ordinateur, dispositions des outils à la bonne place, hors de la vue ou au contraire à portée de regard sont des rites d’installation dans le travail, par lesquels, disposant son environnement et son corps, on cherche à disposer de son attention.

Les outils numériques, révélateurs du fonctionnement de l’attention

Car, pour personne, l’attention n’est une faculté docile. Et chacun connaît, pour l’expérimenter à tout moment, le balancement intérieur entre concentration et dispersion. Ce qu’ont changé les outils numériques et les gestes qui les entourent, c’est que cette valse de l’attention a considérablement gagné en visibilité. Un regard jeté sur un écran de smartphone suscite des qualifications bien plus nombreuses et surtout plus négatives qu’un air simplement absent ou distrait : on parle alors de «  dispersion », « multi-tasking », « éparpillement » ou de « dissipation ». Les images servant à qualifier les situations où les personnes font face à des engagements multiples au moyen de leurs outils numériques sont majoritairement péjoratives.

Nous manquons de mots pour désigner en des termes positifs le fonctionnement mental qui nous est le plus commun : celui d’une multiplicité intérieure, si bien décrite par la philosophe Frédérique Ildefonse, qui note combien la tradition philosophique, quand elle traite de ce qu’est la pensée, en a ignoré le caractère hétérogène et mobile : «  Il y a en nous un passage incessant, par impression et association, d’affects à pensées, de sensations à souvenirs, etc. On peut bien analyser, classer, trier, répertorier – ‘ce que nous avons dans la tête’ est cette immense mobilité, discontinuité, qui n’engendre d’ailleurs en nous aucun inconfort ». Plutôt qu’ils n’en menacent l’unité, les usages numériques nous rendent cette multiplicité manifeste. Si ‘crise’ il y a, on peut proposer qu’elle affecte surtout une certaine conception de ce qu’est l’attention. Et si notre intériorité n’abritait pas un flux de pensée homogène ? Et si notre attention n’était pas une force de concentration focalisée, mais une dynamique, faite d’allers-retours, qui imprime son rythme à l’activité de pensée ? Les façons de travailler aujourd’hui observables nous obligent à prendre acte d’un fonctionnement de l’attention plus intermittent et plus complexe que celui, idéalisé, d’une attention qui serait par essence « focalisée ».

Structurer le cours de son travail au moyen des outils numériques

 « J’ai l’impression de jouer sur au moins dix tableaux à la fois, avec des degrés d’urgence différents », nous explique par exemple Benjamin, 32 ans, commercial dans une entreprise d’électronique. Il n’est plus possible aujourd’hui, pour les professionnels interrogés, de déterminer si les outils numériques sont « sources de dispersion » ou « s’ils constituent un appui précieux pour la gérer », selon la formule de de la sociologue Caroline Datchary[ii] qui a analysé dans son ouvrage les situations de Dispersion au travail. Les usages numériques ont en tous cas rendu caduque l’opposition entre rupture et continuité dans l’activité professionnelle. Ce sont des images d’entrelacements ou des « nœuds d’activité » complexes qui rendent comptent de ce qui se joue dans le travail, où ce que l’on nomme « interruption » de l’activité peut tout aussi bien servir à en structurer le cours. Ainsi, comme nous l’expliquent nos interviewés, consulter son écran d’ordinateur ou celui de son smartphone est un geste qui vaut comme une transition, une redirection de l’attention ou encore une relance intérieure dans le cours du travail. En présence de collègues, ce geste est aussi devenu un moyen pour signifier que l’interaction doit prendre fin – que l’on passe à autre chose.

Savoir donner aux écrans l’attention qu’ils méritent

Reste que les charmes des services et contenus numériques sont réels et qu’ils favorisent le passage de la simple inattention à la distraction. « Parfois je consulte l’heure sur mon smartphone et je vois une notif qui me fait plonger dans facebook, et cela m’énerve, car ce n’était pas mon intention initiale » raconte Pauline, 37 ans, employée de banque. Certains auteurs s’inquiètent de l’effet des sollicitations numériques sur notre capacité à prêter de l’attention à ce quoi nous prêtons de la valeur. Le risque inhérent au contexte numérique dans lequel notre attention s’exerce serait d’être entraîné à faire des mauvaises hiérarchies : préférer des activités dans lesquelles il est possible d’entrer et sortir sans délai, susceptibles de combler les moments de « trou » ou de fournir une matière fugace et peu exigeante à l’inattention, ou bien donner une attention prioritaire à la nouveauté, à ce qui s’ouvre, se découvre et s’initie littéralement sous nos yeux sur un écran « réactualisé » d’un geste du doigt.

Mais un retour vers des époques antérieures parle en faveur d’une approche misant sur les facultés d’adaptation des individus à leur environnement technologique, et leur capacité à se ressaisir face à ce qui s’offre. La banalisation des chemins de fer à la fin du XIXème siècle a suscité d’étonnants débats sur la surcharge de la perception visuelle causée par la volatilité des paysages transformés par la vitesse, tandis que Georg Simmel en 1903 dans Les grandes villes et la vie de l’esprit faisait de la « distraction » le mode d’attention dominant face aux nouveaux espaces urbains regorgeant de signaux. A chaque moment historique, son agencement attentionnel. Gageons que les écrans qui nous tiennent lieu de murs sauront bien recueillir chez chacun l’attention qu’ils méritent.

 

[i] (Caroline Datchary)

[i] Caroline Datchary, La dispersion au travail, Octares, 2011.

 

Méthodologie :

Les enseignements de ce billet sont tirés de :

  • Une enquête ethnographique Discours & Pratiques  réalisée  par Joëlle Menrath auprès de 10 professionnels aux profils et aux âges contrastés à Paris, banlieue parisienne, et à Lisieux et villages environnants (novembre – décembre 2014)
  • Une enquête ethnographique Discours & Pratiques réalisée à l’automne 2013 et en hiver 2014 par Joëlle Menrath : Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)
  • 25 entretiens à domicile auprès d’adolescents de 12 ans à 17 ans, issus de milieux sociaux contrastés.
  • 3 mois d’observations ethnographiques sur les places publiques, dans la rue, à la sortie des collèges /lycées, dans les cafés.
  • A Paris, en Banlieue Ouest (Suresnes, Chaville, Garches, Boulogne) et en Banlieue Nord (Aulnay-sous-Bois), à Strasbourg et villages environnants, à Lisieux et villages environnants.

Nota bene : ces entretiens ethnographiques n’ont pas la valeur représentative d’un sondage quantitatif. En revanche, le temps passé avec chaque adolescent (2 heures minimum) dans son contexte de vie, ainsi les contrastes des milieux d’appartenance, et des zones géographiques, permettent de repérer des tendances et de donner aux comportements une signification que les études chiffrées ne peuvent capter. 

A propos de la Fédération Française des Télécoms :

Née à la fin 2007, la Fédération Française des Télécoms réunit les associations et opérateurs de communications électroniques en France. Elle a pour mission de promouvoir une industrie responsable et innovante au regard de la société, de l’environnement, des personnes et des entreprises, de défendre les intérêts économiques du secteur et de valoriser l’image de ses membres et de la profession au niveau national et international. Elle assure de façon exigeante la représentation du secteur et défend ses intérêts collectifs, dans le respect absolu des règles de concurrence.

La FFTélécoms travaille en partenariat avec des chercheurs à la réalisation d’études et/ou d’enquêtes sur l’utilité sociétale des télécoms dans le cadre d’un Observatoire sociétal sur les usages et pratiques des individus connectés et d’un Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans) :

-Janvier 2015 : décryptage

Entretien Joëlle Menrath et André Gunthert : decryptage de la tendance du deconnexionisme

-Novembre 2014 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

A quoi bon faire un selfie ?

- Août 2014 : [Observatoire sociétal]

Vacances : A-t-on besoin d’une digital detox ?

- Juillet 2014 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

Les nouveaux registres de l’amitié à l’heure du numérique

- Mai 2014 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

Les adolescents s’ennuient aussi avec les outils numériques

Quand les ados s’ennuient devant leurs écrans

- Mars 2014 : [Observatoire sociétal]

Les selfiesoloirs : gardiens du secret de l’isoloir

- Février 2014 : [Observatoire sociétal]

Peut-on parler d’addiction aux nouvelles technologies ?

Journée sans facebook : les utilisateurs s’auto-disciplinent déjà.

- Janv 2014 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

Dix ans après, le Facebook des adolescents fait sa crise

Déc 2013 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

ask.fm, ce réseau social que les adultes ignorent.

Les adolescents et ask.fm : n’ont-ils vraiment aucune pudeur ?

- Nov 2013 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

 Le « Selfie », portrait de soi narcissique ou nouvel outil de construction identitaire ?

Les Selfies exarcerbent-ils le narcissisme des adolescents ?

- Nov 2013 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]  "facebook-c'est-mort", Vive Snapchat

-  2013 : « 10 questions qui lèvent 10 idées reçues » par Discours et Pratiques, sous la direction de Joëlle Menrath

- 2013 : Enquête ethnographique, « Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés », réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction de Laurence Allard et Joëlle Menrath.          

- 2012 : Enquête ethnographique, « Etre un citoyen connecté pendant la campagne présidentielle », réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction de Laurence Allard et Joëlle Menrath.

- 2012 : Enquête ethnographique, « Etre un citoyen connecté pendant les élections législatives», réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction  de Laurence Allard et Joëlle Menrath.

- 2012 : Usages des vacanciers connectés : SMS, posts, géolocalisation : les nouvelles « cartes postales » des vacances, analyse réalisée par Joëlle Menrath, Discours &Pratiques.

- 2012 : « Les 20 ans du SMS », analyse réalisée par Joëlle Menrath, Discours &Pratiques.

 

A propos de Discours & Pratiques :

Discours & Pratiques est une société de Conseil et de Recherche appliquée, dirigée par Joëlle Menrath et qui réunit 20 chercheurs universitaires et chercheurs CNRS - sociologues, ethnologues, sémiologues, philosophes, chercheurs en sciences de l’information. Discours &Pratiques met les méthodologies de la recherche au service des acteurs économiques. Parce que « les individus ne font pas forcément ce qu’ils disent, et ne disent pas exactement ce qu’ils font », Discours & Pratiques fonde toujours ses méthodes d’enquête à la fois sur l’analyse des discours et l’observation des pratiques réelles en observant les situations de la vie quotidienne où se jouent concrètement les usages et les choix de consommation.

Documents associés :

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