15 Jan 2015
Observatoire sociétal

Décryptage par André Gunthert de la tendance du « déconnexionisme »

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« Rarement des outils ont à ce point favorisé les relations sociales sous toutes leurs formes, et pourtant la grille de lecture dominante est celle d’un égocentrisme a-social ». Entretien de André Gunthert, chercheur en histoire culturelle et études visuelles à l’Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales avec Joëlle Menrath.
Décryptage par André Gunthert  de la tendance du « déconnexionisme »

André Gunthert, à travers ses analyses attentives des images produites et véhiculées au moyen des outils numériques, décrypte la tendance de ce qu’il appelle le « déconnexionisme ».

Vous parlez d’une idéologie de la déconnexion : qu’entendez-vous par là ?

On se trouve aujourd’hui face à une « psychiatrisation » du rapport aux outils numériques, comme le montre très bien, entre autres, le discours médiatiques sur les selfies, qui sont présentés comme les symptômes d’un nouvel âge du narcissisme. 

Le discours sur « l’addiction » et la « digital detox » va dans le même sens : celui d’un récit médiatique négatif, qui est très confortable. Il est satisfaisant en effet de parvenir à décrire des pratiques aussi nouvelles, variées et effervescentes que les usages du smartphone comme un phénomène de société unifié, et auquel on peut donner une explication globale, rapporté aux individus. L’avantage du discours pseudo-médical, c’est qu’il donne une solution à ce qui est posé comme un problème et que cette solution est individuelle.

Il est nécessaire d’analyser de près ce discours médiatique pour montrer comment se construit cette idéologie. Un travail historique permet de se rendre compte par exemple que le ‘selfie’, qui est une pratique existante depuis une dizaine d’année, a été montré du doigt à partir de 2013 seulement. Cette stigmatisation, portée par les médias, s’est opérée par un processus de sélection très efficace : dans l’immense variété des photos mobiles, où les auto-portraits sont des images parmi d’autres, on a constitué une iconographie susceptible de nous raconter un problème de société – qui se trouve être un problème individuel, et psychologique. Il y a là de quoi s’étonner : rarement des outils ont à ce point favoriser les relations sociales sous toutes leurs formes, et pourtant la grille de lecture dominante est celle d’un égocentrisme a-social.

Comment cette idéologie de la déconnexion a-t-elle pris naissance ?

Les usages numériques sont un nouveau phénomène culturel auquel sont invariablement liés une grande curiosité, mais aussi une grande inquiétude. C’est une nouvelle culture qui s’avance et qui transforme les comportements, sans être accompagnée d’un discours positif vraiment audible dans l’espace médiatique, hors du discours publicitaire  …  Ce n’était pas le cas du web 2.0., qui était soutenu par une idéologie utopique, égalitaire, et créative très enthousiasmante, portée haut et fort par la communauté geek. Cet enthousiasme s’est tari avec l’arrivée des dispositifs par essence plus « fermés » que sont les réseaux sociaux et les smartphones. Un tournant s’est alors opéré, dans le sens d’une vulgarisation : ce sont des systèmes accessibles à tous, et non pas seulement à la population des lettrés numériques. Ils ont en quelques sorte été ‘lâchés’ par les promoteurs spontanés de la culture d’Internet qu’étaient les geeks.

Ce serait donc la valeur sociale de ces outils numériques qu’il faut faire entendre ?

Les discours de dépréciation des outils numériques sont aujourd’hui les plus audibles. J’ai dans un billet récent évoqué le clip déconnexionniste du chanteur Prince Rea. Dans ma jeunesse, les chanteurs engagés protestaient contre la guerre ou la misère. Aujourd’hui, c’est contre le téléphone mobile !

C’est à mon sens une mauvaise réponse à une bonne question – qui est celle de la nécessaire adaptation sociale à cette innovation. Le numérique a produit des modifications importantes dans notre quotidien : il s’agit pour tout un chacun d’apprendre progressivement à en tirer le meilleur parti. Or, le discours réprobateur de la déconnexion adossé à un discours pathologisant de désintoxication rend sans doute l’adaptation plus difficile. Les outils numériques ont mauvaise presse. Et si on parlait aussi de leurs avantages ? 

La phénomène que nous vivons, c’est celui de pratiques culturelles qui deviennent ‘autonomes’ et se développent hors des chemins tracés par l’industrie culturelle. Avec le selfie, pour reprendre cet exemple, ce ne sont plus les gens du peuple qui imitent les grands de ce monde, mais les ‘people » qui imitent les façons de faire de monsieur tout le monde, les pratiques dites vernaculaires. C’est plutôt une bonne nouvelle de voir les individus retrouver le contrôle d’une image de soi, plutôt que de se satisfaire de l’image stéréotypées des médias !

André Gunthert est chercheur en histoire culturelle et études visuelles, titulaire de la chaire d’enseignement d’histoire visuelle à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a fondé en 1996 la revue scientifique Etudes photographiques, puis en 2009 le média collaboratif Culture Visuelle. Il publie régulièrement ses travaux récents sur le blog L’image sociale.

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