18 nov 2014
Observatoire sociétal

A quoi bon faire un selfie ?

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L’effervescence que connaît le selfie ne s’explique de manière satisfaisante ni par l’hypothèse d’un narcissisme ambiant, ni par celle de la naissance d’un genre d’image mobile : elle indique le besoin collectif d’un rituel en lui-même insignifiant, qui ne fait sens que pour ceux qui le partagent. Joelle Menrath décrypte une nouvelle fois une pratique de tous, loin des idées reçues ou des apparences.
A quoi bon faire un selfie ?

« On se fait un selfie ? » : depuis son entrée remarquée dans le dictionnaire d’Oxford en 2013, le mot et la pratique qu’il désigne ont continué de s’installer dans le quotidien. Si les adolescents trouvent aujourd’hui le terme « ringard », ils continuent d’en mettre en ligne sur Facebook, Twitter ou Instagram.  Jeunes et moins jeunes, qu’ils souscrivent ou condamnent cette pratique, savent tous nommer désormais ce que fait dans la rue une personne à l’arrêt en train de se photographier avec son mobile. « Portrait de soi dans le monde » pour certains, « infatuation généralisée » pour d’autres, la prolifération et la variété des selfies met les interprètes au défi.

Expression d’un narcissisme généralisé ?

Ce phénomène prête à deux lectures opposées. La première, interprétation par le bas, en fait le symptôme d’une fascination narcissique excessive caractéristique de notre époque. Réduisant les selfies à une expérience égocentrique, cette lecture réprobatrice méconnaît la vocation conversationnelle de ces images qui ne trouvent leur sens que dans le partage, comme l’a bien montré André Gunthert. Elle ignore aussi combien ces photographies cultivent la standardisation : un selfie ressemble d’abord à un autre selfie, c’est-à-dire à un type d’image mettant au premier plan le geste de prise de vue. Faire un selfie, loin d’être une simple ‘mise en scène de soi’, est une façon d’entrer dans la danse – de participer, par un geste reproduit à l’identique, à une ronde collective, qui ne cesse de grandir, et qui relie stars, hommes d’état et quidams …

Naissance d’un genre ?

Prenant le contrepied de cette déconsidération morale, une deuxième lecture du phénomène livre une interprétation par le haut, et ennoblit le selfie en le qualifiant de « genre en soi ». Postulant la naissance d’un nouveau ‘genre’, plutôt que d’en faire un format parmi d’autres investi par le genre de  l’auto-portrait[i], cette lecture épouse la consécration culturelle donnée à ces photos mobiles par différents types d’acteurs. D’abord création verbale émanant du mot « self-portrait », et adoubé par le dictionnaire d’Oxford, le selfie est en effet devenu le nom de code d’initiatives culturelles de tous ordres (citons par exemple, les #selfouille à l’occasion des Journées Nationales de l’Archéologie en juin 2014). Le genre est un outil de création de valeur, disait Pierre Bourdieu. Il offre aussi de grandes commodités descriptives : une fois posés les canons du genre, on peut à loisir en décrire les variantes, les détournements et les subversions.

Mais la perplexité reste entière devant l’adoption massive de cette pratique, que n’explique ni la condamnation narcissisante, ni l’hypothèse de la naissance d’un genre.

Comment comprendre en effet la force d’emportement du selfie ? Dans quels ressorts du lien social ou de l’âme humaine cette forme puise-t-elle la force de se transmettre ?

Le lumineux essai de Frédérique Ildefonse intitulé Il y a des dieux[ii] apporte à cette question une manière de réponse indirecte. La philosophe se propose (entre autres) dans cet ouvrage de tirer les « leçons » des rites polythéistes qu’elle a pu observer lors d’un voyage au Brésil et au Mexique. Face à ces gestes répétés à plusieurs, à ces mouvements simples adressés à des ‘dieux’ dont la question de savoir s’ils existent ne se pose pas, F. Ildefonse fait un constat saisissant, à rebours de la valeur            « lourde de signification » que l’on prête usuellement aux rituels religieux : la séduction de ces gestes et leur force d’entraînement tient pour leurs protagonistes à ce qu’ils les dégagent, l’espace d’un instant, de la question du sens.  Elle y voit « une moisson de gestes simples qui [sont] – dans le registre de nos actions – un repos (…), par rapport à l’économie de nos actions, de nos décisions, de nos responsabilités, de sa densité. »

Alors que nous vivons dans un monde où nous sommes harcelés par la question du sens, poursuit     F. Ildefonse, là, « le rituel assure quelque chose qui fait que la question du sens ne se pose pas ». Nous aurions quant à nous perdu collectivement ce type de gestes auxquels il est possible de se soumettre en déposant momentanément, comme on dépose un fardeau, sa liberté d’action et sa toute puissance. Et, les ayant perdu, écrit F. Ildefonse, c’est d’une force d’apaisement, hors de la tyrannie du sens, dont nous nous privons.

Les selfies agacent par leur inanité (« Je ne vois pas l’intérêt »), autant qu’ils étonnent par leur profusion. Ils ont d’après nous tous les caractères d’un rite partagé tel que le pense Frédérique Ildefonse. Image autant que geste, souvent pratiqué devant d’autres et reproduit dans un fidèle mimétisme (bras tendu, tête penchée ou bouche en canard …), le selfie s’est fait dans nos espaces privés et publics comme sur nos écrans une place qui tient toute entière à la volonté de ‘consacrer’ un moment par l’emprunt d’une codification gestuelle dépourvue de sens et pourtant partagée - et par là même apaisante. Le visage n’est pas dans un selfie l’image d’un Ego, mais un format qui relie l’individu et le collectif : façon, comme le dit encore Ildefonse du rite, « d’habiller sa liberté », de se donner des formes collectives, d’endiguer notre perception du monde désormais appareillée par nos outils numériques – tout en usant du droit à l’opacité qu’offrent par excellence les gestes.

La place sociale conquise par le selfie est celle d’une parcelle d’insignifiance partagée, dans l’exercice des relations humaines. C’est peut-être bien pourquoi les utilisateurs de smartphones l’occupent avec une telle jubilation.

Sur ce sujet, voir aussi :


[i] C’est l’analyse à laquelle invite l’ouvrage d’Adeline Wrona, Face au portrait, De Sainte-Beuve à Facebook,  Hermann, 2012.

[ii] Frédérique Ildefonse, Il y a des dieux, PUF, 2012.

Méthodologie :

Les enseignements de ce billet sont tirés de :

  • Une enquête ethnographique Discours & Pratiques auprès d’individus connectés en cours de finalisation (novembre – décembre 2014)
  • Une enquête ethnographique Discours & Pratiques réalisée à l’automne 2013 et en hiver 2014 par Joëlle Menrath : Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)
  • 25 entretiens à domicile auprès d’adolescents de 12 ans à 17 ans, issus de milieux sociaux contrastés.
  • 3 mois d’observations ethnographiques sur les places publiques, dans la rue, à la sortie des collèges /lycées, dans les cafés.
  • A Paris, en Banlieue Ouest (Suresnes, Chaville, Garches, Boulogne) et en Banlieue Nord (Aulnay-sous-Bois), à Strasbourg et villages environnants, à Lisieux et villages environnants.

Nota bene : ces entretiens ethnographiques n’ont pas la valeur représentative d’un sondage quantitatif. En revanche, le temps passé avec chaque adolescent (2 heures minimum) dans son contexte de vie, ainsi les contrastes des milieux d’appartenance, et des zones géographiques, permettent de repérer des tendances et de donner aux comportements une signification que les études chiffrées ne peuvent capter. 

La FFTélécoms travaille en partenariat avec des chercheurs à la réalisation d’études et/ou d’enquêtes sur l’utilité sociétale des télécoms dans le cadre d’un Observatoire sociétal sur les usages et pratiques des individus connectés et d’un Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans) :

- Août 2014 : [Observatoire des individus connectés] 

- Juillet 2014 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

- Mai 2014 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

- Mars 2014 : [Observatoire des individus connectés]

- Février 2014 : [Observatoire des individus connectés]

- Janv 2014 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

Déc 2013 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

- Nov 2013 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

- Nov 2013 : [Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)]

-  2013 : « 10 questions qui lèvent 10 idées reçues » par Discours et Pratiques, sous la direction de Joëlle Menrath

- 2013 : Enquête ethnographique, « Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés », réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction de Laurence Allard et Joëlle Menrath.          

- 2012 : Enquête ethnographique, « Etre un citoyen connecté pendant la campagne présidentielle », réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction de Laurence Allard et Joëlle Menrath.

- 2012 : Enquête ethnographique, « Etre un citoyen connecté pendant les élections législatives», réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction  de Laurence Allard et Joëlle Menrath.

- 2012 : Usages des vacanciers connectés : SMS, posts, géolocalisation : les nouvelles « cartes postales » des vacances, analyse réalisée par Joëlle Menrath, Discours &Pratiques.

- 2012 : « Les 20 ans du SMS », analyse réalisée par Joëlle Menrath, Discours &Pratiques.

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