16 juil 2014
Observatoire sociétal

Les nouveaux registres de l’amitié à l’heure du numérique

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Si l’amitié est la valeur dont se drape le « web social », elle s’est trouvée quelque peu chahutée par la révolution numérique. Galvaudée par l’étiquetage de facebook, dévaluée par le nombre, concurrencée en ligne par les liens anonymes, perturbée en face à face par l’omniprésence des téléphones mobiles, ou encore suspectée de servir des intérêts stratégiques ou d’alimenter un culte de soi, l’amitié « authentique » semble parfois se vivre mieux loin de tout écran.
Les nouveaux registres de l’amitié à l’heure du numérique

Dans le cadre de notre enquête ethnographique menée auprès de 25 adolescents, nous avons examiné le pan de leur vie amicale qui se joue en ligne. Il en ressort que derrière les faux-semblants des congratulations standardisées, les brouilles spectaculaires et les « amis » de façade, l’idéal de l’amitié reste inentamé.

Plus que cela, la vie publique qu’offrent les réseaux sociaux aux adolescents est le cadre souvent mésestimé d’une réflexivité sur la vie amicale, où s’élaborent des représentations de ce que signifie « vivre ensemble ». Héritière de la « philia » aristotélicienne, l’amitié telle qu’elle se discute sur Twitter, est un balbutiement du politique.

Il n’en reste pas moins que les nouvelles formes de sociabilité en ligne secrètent chez de nombreux parents et adultes des craintes et des idées reçues tenaces : elles nous tiendront lieu ici de fil rouge.

1ère idée reçue : « Les ados croient avoir 400 amis »

Il est temps d’accepter ce que les adolescents éprouvent comme une évidence : le mot « ami » a depuis l’arrivée de facebook un homonyme – il s’agit de l’ami facebook, le « friend », bien supérieur en nombre au petit cercle des vrais amis, et que les ados savent pertinemment être, au sens linguistique du terme, un « faux-ami ». Une foule, un lectorat, ou encore un public aux yeux duquel on fabrique ses apparences en ligne : c’est ainsi qu’ils se représentent la multitude de leurs amis facebook.

Avec la diversification des réseaux sociaux et des applis communicantes, la relation à ces multitudes (d’amis, de followers, de contacts) s’est spécialisée, les adolescents se donnant désormais toute une gamme de recoins numériques pour vivre leur vie en ligne selon leur état d’esprit. Si les palettes des uns et des autres restent singulières, des dominantes se dessinent. Ainsi le climat de Facebook est-il caractérisé par l’exigence d’une image de soi conforme aux canons conventionnels : les adolescents y postent majoritairement des photos sages où ils apparaissent sous leur meilleur profil, des selfies à deux ou à plusieurs ou des photos de groupes et des congratulations standardisées …

Sur Twitter, en revanche, où « personne ne te juge » selon les ados interviewés, domine le principe de « l’inattention civile ». Ce mode de relation a été décrit par le sociologue Erving Goffman[i] pour qualifier les façons de se voir sans se regarder qui régissent les façons d’être ensemble dans l’espace public. Quand les ados publient sur Twitter, ils tablent sur une attention sélective et un fond d’indifférence. « Ceux qui sont concernés savent qu’ils le sont, les autres ils s’en fichent », nous explique Laura, 16 ans, qui vient de tweeter, à l’attention de deux de ses copains : « En fait on est allés à Paris pour rien ».

Ces relations qui sont à l’œuvre sur Twitter peuvent être qualifiées de relations de « mitoyenneté » : d’un mur mitoyen, on dit qu’on le partage avec son voisin, sans avoir pour autant l’intention de le « donner en partage ». Il faut donc nuancer le sens que l’on prête au « partage », cette valeur phare de la culture numérique. Les photos, les liens, et les posts sont souvent destinés à un ou quelques amis, et partagés, mais par défaut, avec un grand nombre de « mitoyens ».

Deuxième idée reçue : « L’amitié s’affiche sur les réseaux sociaux »

La partie immergée de l’iceberg

L’ami devenu simple « faire-valoir » est un épouvantail souvent agité au vu du nombre d’ « amis » comptabilisés sur facebook. Dans la frénésie numéraire qui s’empare souvent des jeunes utilisateurs faisant leurs premiers pas sur facebook, il s’agit pourtant davantage d’entrer dans une forme de compétition ludique – prolongement du goût des « collections » propre à la pré-adolescence -  que d’élargir les frontières de l’amitié. 

Une fois collecté le nombre satisfaisant d’amis, les adolescents s’échangent une quantité surprenante de congratulations réciproques, de serments affectueux, de selfies à deux ou trois semblant sceller le lien … Il y a de la fierté parfois manifeste dans ces mises en scènes où l’ami devient un attribut valorisant. Mais il faut toutefois se garder des interprétations « en extériorité » de la sociabilité en ligne. Le champ de vision de l’observateur s’est considérablement élargi avec les murs facebook qui donnent à voir des pans de vies autrefois inaccessibles … mais il ne sera jamais capable d’embrasser ce que les ados ne montrent  pas. Les adolescents s’attachent parfois eux-mêmes à dissiper cette illusion, comme le montre cette image et ce commentaire abondamment retweetés chez les adolescents :

Nouveaux rites d’amitié

Les réseaux sociaux offrent des occasions démultipliées de fêter le lien ou de le consacrer. Ce sont là de nouveaux « rites d’amitié », au sens où l’entendait l’anthropologue Mary Douglas : « Animal social, l’homme est un animal rituel. Supprimez une certaine forme de rite, et il réapparait sous une autre forme, avec d’autant plus de vigueur que l’interaction sociale est intense. Sans lettres de condoléances ou de félicitation, sans cartes occasionnelles, l’amitié d’un ami éloigné n’a pas de réalité sociale. »[ii]

Sur les réseaux sociaux des adolescents, ce n’est donc pas « le lien qui s’affiche » mais les rites qui le consacrent, à un rythme démultiplié. Cœurs gravés au couteau sur les bancs publics, dessinés sur le plages de sable, tagués sur les murs des ville, carnets dits « de poésie » à faire circuler dans son cercle d’amis : il existe bien d’autres manifestations, plus ou moins conventionnelles, où des témoins et des supports d’inscription, sont appelés à consolider la relation d’amitié. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus pour ces consécrations ordinaires un format d’élection. 

Les défis amicaux de l’adolescence connectée

Pour les adolescents, l’expression du lien amical en ligne, faite de variations incessantes, tient aussi du « jeu » relationnel où ils tentent des expériences, parfois en manière de défi. « Ta copine, t’es pas cap de lui dire sur son mur qu’elle est une bolloss », « On poste une photo de nous à deux : ça va la rendre jalouse .. » :  le processus adolescent de création identitaire s’accomplit à travers ces alliances mouvantes, parfois cruelles,  qui sont pour le psychiatre Philippe Gutton autant de « jeux de rôles » assumant la même fonction que le jeu chez l’enfant , qui permet d’exprimer et d’expérimenter les mécanismes symboliques[iii]. L’amitié à l’adolescence refuse la tiédeur, et les réseaux sociaux sont perçus comme les baromètres de ces chauds et froids qui ponctuent la vie amicale.  « On s’est réconciliées sur facebook, ça avait l’air tout beau tout rose, on a posté un selfie, mais en fait, ça n’a pas vraiment tenu et ça m’a fait mal », nous raconte Laura, 14 ans

L’expérimentation semble parfois tenir du marivaudage, comme c’est surtout le cas sur le réseau social ask.fm, cette plaque tournante relationnelle, où les adolescents déclarent à l’aveugle leur amour, leur passion amicale, ou leur inimitié, de façon mi-jouée mi-sérieuse, même s’il leur en coûte parfois une honte cuisante. Ces scénarios relationnels sont des réponses à l’exigence de donner forme à la nouvelle vie des pulsions propre à cet âge, et à trouver un « partenaire », à la fois témoin et protecteur, dans la tourmente pubertaire.

3ème idée reçue : « Ils préfèrent être sur leurs écrans plutôt que de se voir »

« Seule l’amitié leur rend la vie vivable » écrivait Françoise Dolto dans ‘La cause des adolescents’ [iv].  La passion amicale propre à l’adolescence a été souvent décrite par les psychanalystes et les pédo-psychiatres comme une nécessité vitale, liée au remaniement identitaire qui s’opère à cette période et qui voit les identifications anciennes aux parents remplacées par des identifications à des pairs. La « nonchalance dans l’allégeance familiale »[v] (Philippe Gutton) qui se marque, entre autres, par des réponses tardives voire inexistantes aux messages parentaux,  contraste avec le sentiment d’urgence à écrire ou répondre à un/e ami/e. « Le téléphone, quand je suis avec mes parents, c’est ma survie », nous dit par exemple Eric, 15 ans.

Mais il ne faut pas s’y tromper : les relations numériques ne sont pour les adolescents qu’une continuation, dans d’autres cadres, de la vie amicale, à une époque où l’aspiration à « être dehors » après les cours peut inquiéter certains parents.

Les adolescents que nous avons interrogés préfèrent toujours « se voir en vrai », mais sont rarement autorisés à le faire autant qu’ils le souhaitent. Ainsi de ces trois amies de 13 ans, qui, faute d’avoir le droit de sortir le soir dans Lisieux, ont fêté Halloween en s’envoyant des Snapchat de leurs déguisements et de leurs grimaces. Après les cours, c’est souvent sur Facebook ou par SMS que les adolescents « traînent ensemble » (Mizuko Ito et alii), ou qu’ils font leurs devoirs à deux ou à plusieurs dans des salles d’études devenues numériques, et constituées de groupes facebook de classe où s’échangent des informations, des encouragements, des photos d’exercices …

Si certains de ces échanges numériques sont des moments partagés aussi satisfaisants que la coprésence, nous avons trouvé trace de nombreuses conversations ‘trouées’ sur les mobiles de nos interviewés : l’essentiel s’est dit lorsqu’on était ensemble, ou reste à se dire quand on se reverra.

La peur du malentendu, la fatigue des écrans et l’ennui des timelines pèsent plus qu’on ne le croit sur la sociabilité numérique des adolescents. La présence en ligne n’est pas inaltérable : elle est soumise aux états du corps, à l’ennui qui pointe, et aux emplois du temps contraints, entre exigences scolaires et parentales.

4ème idée reçue : « Ils ne s’échangent que des broutilles »

Comme danah boyd et Alice Marwick l’ont montré, la vie collective des réseaux sociaux est une façon pour les adolescents de tirer parti d’une forme de « vie publique » qui leur soit librement accessible et que l’on réduit souvent, à tort, à la seule quête d’un « public ». En effet, l’adolescence est aussi le moment où l’on fait ses premiers pas d’animal politique, et où se posent des questions touchant au vivre-ensemble. Ces préoccupations sont tangibles sur les comptes Twitter des adolescents qui regorgent de maximes morales ou de phrases de vérités générales relevant d’une science collective des dictons. A la faveur d’un retweet d’une de ces maximes, les adolescents passent du « je » à un « nous » réflexif, qui dépasse le LOL ou le langage SMS, caricaturés comme les seules langues adolescentes.

Ces « citations », comme ils les appellent, bien qu’elles ne soient que très rarement référées à un auteur ou à un texte, font de Twitter un petit laboratoire moral où les ados se forgent des normes collectives, à valeur universelle, à partir de leurs expériences amicales personnelles. On ne trouvera pas, ou très rarement, sur leurs timelines, de prises de positions politiques, ou de francs débats d’idées. Mais chez ces citoyens en cours de formation, les réflexions sur l’amitié, sur la fidélité, sur la nature des liens ou le sens de leurs comportements ordinaires apparaissent comme une forme embryonnaire de réflexion civique – confirmant l’affinité conceptuelle entre l’amitié et la politique que la philosophe Anne Dalsuet a mise en évidence dans son récent ouvrage.

Dans les remaniements pubertaires, la place donnée aux « objets » d’investissements, qu’ils soient humains ou matériels, est une problématique cruciale. A qui, à quoi est-on attaché ?

Ces lois générales énoncées par d’autres sont alors des ‘paroles amies’ qui viennent panser des blessures, restaurer des ordres de priorité, ou apporter des solutions pour vivre, comme certains romans qu’ils lisent : «  ça nous fait du bien », «  c’est tellement vrai », « ça me remet en tête ce qui est important dans la vie », « ça met des mots sur des choses que je pense » disent nos interviewés pour expliquer l’attrait pour ces phrases dites  « de vérité générale »

Comme le voulait la conception aristotélicienne de la « philia », l’amitié est un mode d’accès à l’existence politique. C’est le sens de la prédilection adolescente pour les « phrases de vie » qui forment l’une des trames, souvent ignorée, du tissu relationnel numérique. Le dispositif du retweet qui permet d’acquiescer publiquement à une vérité générale est une ressource à la mesure de ces esprits civiques en cours de création.


[i] Erving Goffman, Comment se conduire dans les lieux publics. Notes sur l'organisation sociale des rassemblements, Paris, Economica, coll. « Études sociologiques », 2013

[ii] Mary Douglas, De la souillure, Essais sur les notions de pollution et de tabou, Paris, Maspéro, 1971.

[iii] Philippe Gutton, « Culture d’amis », Revue Adolescence, Amitié, n° 61, 2007.

[iv] Françoise Dolto, La cause des adolescents, 1988.

[iv] Philippe Gutton, « Culture d’amis », Revue Adolescence, Amitié, n° 61, 2007.


Méthodologie :

Les enseignements de ce billet sont tirés de :

  • Une enquête ethnographique Discours & Pratiques réalisée à l’automne 2013 et en hiver 2014 par Joëlle Menrath : Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)
  • 25 entretiens à domicile auprès d’adolescents de 12 ans à 17 ans, issus de milieux sociaux contrastés.
  • 3 mois d’observations ethnographiques sur les places publiques, dans la rue, à la sortie des collèges /lycées, dans les cafés.
  • A Paris, en Banlieue Ouest (Suresnes, Chaville, Garches, Boulogne) et en Banlieue Nord (Aulnay-sous-Bois), à Strasbourg et villages environnants, à Lisieux et villages environnants.

Nota bene : ces entretiens ethnographiques n’ont pas la valeur représentative d’un sondage quantitatif. En revanche, le temps passé avec chaque adolescent (2 heures minimum) dans son contexte de vie, ainsi les contrastes des milieux d’appartenance, et des zones géographiques, permettent de repérer des tendances et de donner aux comportements une signification que les études chiffrées ne peuvent capter. 

Ecouter aussi l’émission Touche pas à mon poke sur Le Mouv’ consacrée à l’amitié numérique, avec la chercheuse en communication Joëlle Menrath et la philosophe Anne Dalsuet

 

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