30 juil 2014
Observatoire sociétal

Vacances : a-t'on besoin d’une « digital detox » ?

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Après la soupe de légumes ou l’infusion, la promesse de « detox » est aujourd’hui associée aux moments passés sans outils numériques. En France comme aux USA, des séjours de « digital detox » sont offerts aux vacanciers désireux de se « sevrer » de leurs excès d’usages numériques.
Digital Detox

Après la soupe de légumes ou l’infusion, la promesse de « detox » est aujourd’hui associée aux moments passés sans outils numériques. En France comme aux USA, des séjours de « digital detox » sont offerts aux vacanciers désireux de se « sevrer » de leurs excès d’usages numériques.

Ce marketing curatif répond à une pathologisation du rapport à la technologie, que nous avons décrite dans un billet précédent ( « Peut-on parler d’addiction aux nouvelles technologies ? ») .

La terminologie de « l’addiction au numérique » se répand, la visualisation intensive de séries TV emprunte à la consommation d’alcool excessive le qualificatif de « binge watching » et des acronymes s’inventent, tels que la « Nomophobie » (pour No-mobile-phone-phobia) ou la FOMO (pour « Fear Of Missing Out », peur de manquer quelque chose). Cette phraséologie inscrit dans le langage commun une préoccupation autour des effets des technologies numériques sur notre équilibre de vie.

Quelques entretiens ethnographiques menés ces derniers mois nous apprennent que, s’il ne reçoit pas l’aval des psychiatres, cet étiquetage pathologisant abondamment relayé par les médias fait écho à un désir partagé de rompre avec certaines habitudes numériques que les individus conçoivent comme aliénantes.  

Mais ce désir exprime une réalité bien plus complexe que ne le laisse entendre la phraséologie abusive de l’addiction, et son pseudo-traitement par un sevrage factice.

Qu’est-ce que l’addiction pathologique ?

Revenons sur la notion d’ « addiction », qui après avoir longtemps été du ressort exclusif de la religion et la morale sous le nom « d’abus », ne laisse pas de poser des problèmes de démarcation et de définition dans le champ de la santé mentale.

Dans l’approche psychanalytique, ce trouble du comportement est envisagé comme la mise en place progressive de moyens de défense autour d’une faille narcissique initiale. Définie comme une « pathologie du lien », l’addiction est une forme « d’auto-traitement qui se substitue à une dépendance relationnelle que le sujet ne parvient pas à élaborer psychiquement », selon les termes de  Jean-Luc Venisse, (chef du service d'addictologie au centre hospitalier universitaire de Nantes). Cette conduite a donc d’abord une valeur de sauvegarde psychique. Mais l’équilibre ainsi instauré est éminemment précaire : le comportement tendant à se répéter mécaniquement se solde par des alternances d’une jouissance fugace de plus en plus difficile à obtenir et de sentiment de vide, d’épuisement et d’insatisfaction croissante, tandis que le sujet se retrouve isolé, marginalisé, aliéné dans la dépendance …

Ces trente dernières années ont vu s’élargir le spectre de cette pathologie, qui inclut désormais les addictions comportementales (dites aussi « toxicomanies sans drogues »), mais aussi par exemple la dépendance au sucre, à la « junk food », aux jeux d’argent ou au travail - cette dernière risquant de conduire au célèbre ‘burn out’. Les frontières entre le ‘normal’ et le ‘pathologique’ en deviennent d’autant plus difficiles à tracer. Face à cette difficulté de diagnostic d’un trouble qui se diversifie et se banalise, le critère le plus saillant et le plus fréquemment retenu par les cliniciens reste celui, subjectif, de la « perte de la liberté de s’abstenir », comme le décrit Marc Valleur[i]  (responsable de l’hôpital Marmottan, centre de soin et d’accompagnement des pratiques addictives) : malgré des dommages psychiques et/ou physiques reconnus par le sujet, et en dépit de sa volonté et de ses tentatives, celui-ci échoue à réduire la conduite ou à la cesser.  

Une société addictive ?

Ce rapport à l’action dérèglée par l’incapacité d’opérer un contrôle de soi n’est pas le seul fait d’un sujet déterminé par son histoire personnelle : elle est aussi produite par « un moment socio-culturel » (Claude Olievenstein[ii]). Pour le sociologue Alain Ehrenberg[iii], c’est là le lot de l’individu devenu « souverain » depuis qu’il  s’est « affranchi de la loi de pères et des anciens  systèmes d’obéissance ou de conformité à des règles extérieures ».

La société de responsabilité individuelle où « chacun doit décider en permanence » serait un contexte favorable à ce qu’il nomme « l’explosion des addictions ».

Parmi les facteurs sociétaux jouant un rôle dans le déclenchement et l’entretien des dépendances, les addictologues comptent également les stimulations de tous ordres, qu’elles soient marchandes, relationnelles ou informationnelles, outillées par les technologies numériques, face auxquelles il est difficile de réguler ses impulsions.

Parler d’une « addiction au numérique » ne fait pas sens pour les soignants, mais Marc Valleur ou Jean-Luc Venisse évoquent chacun à leur façon un fonctionnement potentiellement « addictogène » de notre société.

Pour Jean-Luc Venisse, « l’honnête homme du XXIème siècle »  serait « celui qui face à toutes ces sollicitations qui nécessairement animent ses pulsions, est capable de mettre en jeu une capacité d’inhibition régulatrice et d’articuler son propre espace de liberté avec celui d’autrui ».

C’est à cet « honnête homme » qui travaille sans relâche à s’auto-réguler que ressemblent les individus connectés d’aujourd’hui, plus qu’aux sujets dépendants qui ont échoué à ajuster leur comportement, et pour lesquels une intervention thérapeutique est légitime.

De quoi veut-on déconnecter ?

A l’écoute de nos interviewés, il apparait clairement que le fantasme de « digital detox » est l’expression non pas d’une dépendance, mais d’une plainte : celle du labeur nécessaire pour s’auto-discipliner face aux tentations et aux sollicitations numériques dont les outils numériques sont porteurs.

 Ce n’est pas d’échouer au jeu de l’auto-contrôle qui pèse pour la grande majorité des individus, mais d’y parvenir trop bien, au prix d’arbitrages incessants entre des ordres de priorité. Dans des situations de vie hybrides où le travail s’invite dans l’intimité comme l’intimité s’invite au travail[iv], et face aux flux d’informations dispensés par les écrans, le partage de son attention est un acte de plus en plus volontaire.

Les mots usuels inspirent parfois de faux débats. Une vie que l’on dit « connectée » n’est pas un branchement continu, une connexion permanente, mais précisément une discipline de l’intermittence[v] : les moments « avec » succèdent avec les moments « sans » dans des rythmes toujours singuliers, qui cherchent à ménager une place pour le travail, le repos, la rêverie, la curiosité, l’amitié, … entre autres tenants de notre multiplicité.

L’aiguillage de l’attention par lequel  les individus cherchent à rendre compatible des pans de leur vie est une ingénierie numérique : mettre son mobile sur silencieux, tourner l’écran face contre table, partager ses regards entre son interlocuteur et les SMS qui s’affichent, surveiller ses enfants de l’oreille quand on est devant son ordinateur, désactiver des fonctions puis les réactiver, sont des exemples ordinaires de gestion avec lesquelles on veut rompre le temps des vacances.

Définir la place du travail est un travail en lui-même que nombre d’individus opèrent mobile à la main. En témoignent ces nouveaux messages d’absence de bureau[vi] qui précisent que le congé s’accompagnera « d’une pause numérique » ou « électronique » - comme s’il fallait aujourd’hui pour cesser de travailler, prendre congé deux fois : de son employeur, et de ses usages numériques.

« Je suis fatiguée de regarder sans arrêt mon mobile, de vérifier sans cesse, s’il n’y a rien de nouveau dans mes mails, et s’il n’y pas de sms ou d’appels au sujet de mes enfants. C’est devenue une habitude dont je veux me défaire pour les vacances » nous explique Laura, qui est représentante médicale. 

Nos interviewés entendent « déconnecter » pour rompre avec des façons de faire, sans rompre pour autant avec les outils numériques. « Prendre une demi-heure le matin pour régler toutes les affaires courantes avec mon mobile et ensuite passer la journée tranquille », « Ne regarder mes mails à aucun prix, mais ne jamais rater une édition du Monde, où que je me trouve …», « Laisser mon ordinateur chez moi mais utiliser ma tablette tactile » : les désirs de déconnexions sont faits notamment de programmes de reconversion vacancière des outils numériques

Robinsons du 21ème siècle ?

Si elle n’est que très rarement mise en œuvre, la « déconnexion radicale » séduit : elle est un des nouveaux visages de l’expérience extrême. Les cures de « digital detox » offertes par des hôteliers ingénieux ont des charmes d’île déserte où il faudra réapprendre à faire du feu, et faire autre chose de ses mains.

L’imaginaire aujourd’hui fertile de la déconnexion se nourrit d’un fantasme de rupture avec notre quotidien non seulement professionnel, relationnel, ou organisationnel, mais plus fondamentalement avec le quotidien de nos gestes élémentaires[vii]. « Marcher sans rien dans les mains », « faire du bateau sans vérifier du regard si j’ai eu un message sur l’écran de mon téléphone » sont ce à quoi aspirent certains de nos interviewés.

La direction et le rythme de nos regards ont été refaçonnés par les outils numériques, et avec eux l’ensemble de notre gestuelle et de nos modes d’attention. Consulter ses messages sur son téléphone s’avère être parfois un geste aussi irrépressible et aussi contagieux qu’un bâillement.

Le désir de « déconnexion » porte la trace de ce tournant anthropologique. Quitter ses outils numériques, c’est, comme Robinson sur son île, revenir à des gestuelles antérieures – faire machine arrière : une forme de réplique, quasi-sismique, à la révolution que le numérique a occasionnée dans nos manières d’être.

Reprendre la main et se ménager un écart réflexif sur des habitudes devenues parfois réflexes est l’un des objectifs de ces déconnexions rêvées.

Le rite d’inversion n’a pas besoin pour cela d’être radical : changer d’outil de consultation de ses emails, « se donner une heure par jour pas plus », préférer sa tablette tactile à son ordinateur quotidien suffisent à procurer l’écart nécessaire pour se dégager de ce que les habitudes d’usage peuvent avoir d’asservissant et conserver ce qu’elles ont de libératoires.

« Si j’avais à imaginer un nouveau Robinson, écrivait Roland Barthes en 1971[viii], je ne le placerais pas dans une île déserte, mais dans une ville de douze millions d’habitants, dont il ne saurait déchiffrer ni la parole ni l’écriture : ce serait, je crois, la forme moderne du mythe ».

Quitter ponctuellement les écrans qui nous tiennent lieu d’environnement et les usages qui nous tiennent lieu de gestes quotidiens est la Robinsonnade d’aujourd’hui : un traitement de soi par l’expérience, qui n’a nul besoin d’être médicalisé.

Sur ce sujet, voir aussi les autres billets et interventions de Joëlle Menrath :

Pour aller plus loin :

  • Francis Jauréguiberry (sous la direction de), Synthèse de la recherche DEVOTIC, La déconnexion volontaire aux technologies de l’information et de la communication.
  • Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 2000.
  • Vassilis Kapsambelis (sous la dir.), Manuel de psychiatrie clinique et psychopathologique de l’adulte, Paris, PUF, 2012
  • Jean-Claude Matysiak et Marc Valleur, Les nouvelles formes d'addiction. L'amour, le sexe, les jeux vidéos, Paris, Flammarion, 2010
  • Jean-Luc Vénisse et Marie Grall-Bronnec, Les addictions sans drogue : prévenir et traiter: Un défi sociétal, Paris, Elsevier Masson, 2012.

[i] Marc Valleur, in Manuel de psychiatrie clinique et psychopathologique de l’adulte, sous la direction de Vassilis Kapsambelis, Paris, PUF, 2012.

[ii] Selon la formule célèbre de Claude Olievenstein, également valable pour les addictions comportementales, l’addiction « est une équation à trois paramètres : la rencontre du produit, d’une personnalité et d’un moment socio-culturel. », La drogue, Ed Universitaires, Paris,  1970

[iii] Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 2000.

[iv] Voir sur ce point Cindy Félio, « Risques psycho-sociaux et discours de cadre », VII colloque international EUTIC, Bruxelles 2012, et  Stefana Broadbent, L’intimité au travail, Paris, FYP, 2011.

[v] C’est une des conclusions de l’enquête « Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés » menée avec Olivier Aïm, Laurence Allard, Hécate Vergopoulos.

[vi] Voir à ce sujet l’article de l’anthropologue danah boyd, http://www.danah.org/EmailSabbatical.html

[vii] C’est à la mise en scène d’une rupture gestuelle que tient, à notre sens, le succès de la vidéo « Look up » (« Lève les yeux » : 45 173 152 vues sur Youtube), dont Xavier de la Porte puis André Gunthert ont fourni de fines analyses.

[viii] Roland Barthes, Le Bruissement de la langue, Essais critiques IV, Paris, Seuil, 1984.


Méthodologie :

Les enseignements de ce billet sont tirés  :

  • Des entretiens ethnographiques menés par Joëlle Menrath à Paris et en Normandie en juillet 2014.
  • L’enquête Discours & Pratiques «  Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés » réalisée par Olivier Aïm, Laurence Allard, Joëlle Menrath et Hécate Vergopoulos en 2012.

 

 

 

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