28 fév 2012
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Décryptage

Protection des mineurs sur Internet : ce que l’on sait, ce que les jeunes font et ce que les adultes pourraient entreprendre.

Après le focus consacré aux apports des technologies dans la protection de l’enfance suite au rapport de l’Unicef paru récemment sur la question, il est utile de s’attacher aux initiatives portant sur la protection des mineurs dans leurs usages des technologies. Un panorama comparatif européen, français et américain sur les pratiques en ligne des jeunes permet de mieux connaître l’ampleur des risques supposés sur Internet en termes d’intimidation ou d’exposition aux contenus choquants. L’enquête du Pew Internet montre ainsi que de fait, les jeunes connaissent plus de mauvaises expériences – cruauté, intimidation, harcèlement – sur Internet que les adultes. Aux côtés de ces différents tableaux statistiques convergents sur les expériences problématiques vécues par les jeunes sur internet, il est important de résumer les grandes hypothèses d’une étude sur les stratégies de contrôle de la vie privée documentées à travers des entretiens auprès d’une centaine de jeunes sur plusieurs années. Il apparaît contrairement à une idée reçue que les adolescents en ligne se soucient de protéger des risques en ligne et pour ce faire déploient une palette subtile de stratégies dont la plus inattendue est celle du contrôle de l’accès à leur intimité par le contrôle de l’accès au sens des contenus publiés, une sorte de « sténographie sociale. » Ces formes d’auto-protection mises en place par les jeunes dans leur vie en ligne, qui demeure de fait leur seul espace véritablement personnel, sont le plus souvent méconnues par les parents qui peuvent s’en remettre plus facilement à certaines idées reçues. Cette méconnaissance parentale peut aboutir à une sorte de « panique morale » amplifiant les véritables risques encourus par les enfants. C’est d’ailleurs pourquoi, les études et rapports proposent-ils en conclusion des pistes de conseils et de bonnes pratiques à adopter en la matière à la fois pour les entreprises du secteur ainsi que pour les parents concernés. A ces derniers, il est préconisé le plus souvent de tout simplement s’intéresser aux usages digitaux des adolescents et d’en discuter avec eux comme un sujet de plus à partager dans le cadre de la vie familiale.

UE / Safe Internet : un programme pour un internet plus sûr

Le 07 février 2012 s’est déroulée la journée du Safer Internet Day  avec plus de 100 événements organisés dans 30 pays européens. Il s’agit lors de ces journées, dont c’est le 9ème épisode, de promouvoir un Internet plus sûr pour les enfants et les jeunes. Parmi les initiatives proposées cette année, citons un quizz en ligne pour les parents en Autriche afin de tester leurs réactions face à différentes situations liées à l'utilisation par leurs enfants des technologies en ligne ; en France, la réalisation d’ un jeu destiné aux 7-12 ans autour des aventures en ligne de deux personnages, Vinz et Lou ; un concours sur une « école plus responsable » en Slovaquie ; et enfin des enquêtes, des dossiers d'information pour les élèves, les parents et les enseignants de sensibilisation dans tous les pays participants. Ce programme est partie prenante de la stratégie numérique de l'Europe et s’établit dans une coalition avec 31 grandes entreprises engagées pour un « Internet meilleur et plus sûr » comme c’est le cas par exemple pour la société Skyrock et ses plateformes de blogs encore très populaires en France. Ces entreprises s’engagent ainsi sur cinq actions prioritaires : faciliter le signalement de contenus préjudiciables, adapter les paramètres de confidentialité à l'âge, offrir une large palette d’outils de contrôle parental, classer les contenus. La présentation de cette journée s’appuie sur quelques données d’enquête européenne à comparer avec l’étude du Pew Internet détaillée ci-dessus. Selon la dernière enquête « EU Kids Online », 77% des 13-16 ans et 38% des 9-12 ans en Europe qui utilisent Internet ont un profil sur un site de réseau social.  12% des jeunes de 9-16 ans internautes européens déclarent avoir été « dérangé par quelque chose en ligne. » 56% des parents dont l'enfant a reçu des messages désagréables ou nuisibles en ligne ne semblent pas conscients de ces faits.  Les enfants disent  obtenir la plupart de leurs conseils sur la façon d'être en ligne en toute sécurité de la part de leurs parents (63%), des enseignants (58%), d'autres parents (47%) et enfin des pairs (44%). Le billet consacré à  cette journée Safer Internet 2012 se conclut par 6 conseils clés adressés aux parents et enseignants dans le but de les aider à faire utiliser internet en toute sécurité. Il est ainsi préconisé d’explorer Internet avec son enfant, d’y stimuler sa créativité, de mettre en place avec lui des règles équitables de temps d’usage et de choix de l’équipement, d’aider au paramétrage de confidentialité sur les réseaux sociaux,  d’utiliser des outils de contrôle parental pour filtrer automatiquement certains contenus et plus pratiquement parlant de placer l’ordinateur dans une pièce familiale collective.

Europe SaferInternet Adolescents Jeunes

TNS Sofres / Etude de la CNIL sur l’usage des réseaux sociaux chez les 8-17 ans

CNIL / Les jeunes et les réseaux sociaux

Une intéressante étude quantitative sur les jeunes en France et les réseaux sociaux été publiée en juillet 2011. Elle a été réalisée à la demande de CNIL et de différentes associations familiales ou de protection de la jeunesse. Les principaux résultats quantitatifs pour les usages des jeunes internautes français, disponibles sur le site de TNS Sofres, nous révèlent que 48% des enfants de 8-17 ans sont connectés à un réseau social et que 18% des moins de 13 ans sont connectés et ce avec l'accord de leurs parents pour 97% d’entre eux. Les années collège représentent la période initiatrice avec 57% des collégiens connectés contre 11% des élèves du primaire. C’est le plus souvent seul depuis leur ordinateur personnel à 50% et de leur mobile à 23% que les jeunes se connectent à Internet. Les parents sont associés à des discussions sur le temps d’usage principalement pour 55% des 8-17 ans  tandis que 49% sont « amis » avec leurs parents sur les sites de réseaux sociaux. La moitié des jeunes interrogés déclarent être surveillés dans leur utilisation des sites de réseaux sociaux surtout les plus jeunes (77%) et les filles (63%). Concernant les risques et les contenus : 1/3 des enfants disent avoir été choqués ou gênés par des contenus en ligne à caractère sexuel, violents, racistes ou homophobes ; 18% des 8-17 ans y ont déjà été insultés. Seuls 10% ont parlé de ces contenus choquants à leurs parents. En ce qui concerne les paramètres de confidentialité : les enfants et adolescents ont en moyenne 210 « amis » et  30% d'entre eux ont déjà accepté en « amis » des personnes qu’ils n’avaient pas déjà rencontrés dans la vie hors ligne. 92% déclarent utiliser une vraie identité et estiment livrer des informations personnelles. Leur principale activité est le commentaire et la publication de photographies - à 88% pour les filles. Le site de la CNIL, quant à lui, propose au sujet de cette enquête une série de conseils aux parents  comme l’installation de l’ordinateur dans une pièce commune, le dialogue autour des pratiques des enfants, une attention aux évolutions technologiques, l’évocation des problèmes des images pornographiques ou violentes, le rappel que tout n’est pas permis sur les réseaux comme dans « la vraie vie » (injure, diffamation, harcèlement, atteinte au droit à l’image), rappeler de réfléchir avant de publier sur Internet, aider à paramétrer son profil, sensibiliser au sens des critères d’acceptation des amis. Enfin, la CNIL conclut sur cette remarque de bon sens : « même si vous souhaitez favoriser l’autonomie et respecter l’intimité de votre adolescent, vous restez son responsable aux yeux de la loi jusqu’à sa majorité. »

France Adolescents SNS CNIL BonnesPratiques

Pew Internet / Gentillesse et cruauté entre adolescents sur les sites de réseaux sociaux

Cette enquête, qui a été complétée par un volet consacré aux adultes que nous avons synthétisé dans une veille précédente, porte sur la nature des relations sociales en ligne entre adolescents. Elle cherche moins à savoir ce que font les ados sur Internet mais sur leur ressenti quant à leur pratique des sites de réseaux sociaux. Ce qui constitue une entrée originale dans ce vaste corpus de la littérature sur les jeunes et internet qui semble parfois plus documenter la panique morale des parents confrontés à des adolescents dont l’autonomisation se trouve désormais outillée (avec leur accord) par les réseaux de télécommunication. Au terme de l’enquête menée au deuxième trimestre 2011, il apparait que la plupart des adolescents américains utilisant les sites de réseaux sociaux estiment que leur expérience en ligne avec d’autres adolescents peut être qualifiée de «bonne» expérience. C’est le cas pour 69% contre 20% d’entre eux qui reconnaissent de la cruauté chez leurs pairs. Cependant, 88% des jeunes utilisateurs ont déjà observé des interactions empreintes de méchanceté sur ces sites mais avec une moitié qui ne l’a observé qu’une seule fois. Pour 41% des adolescents qui utilisent les sites de médias sociaux, des expériences négatives ont été vécues. Et 15% déclarent avoir été la cible de méchanceté en ligne ainsi que de harcèlement. Du côté de l’intimidation en ligne, l’enquête indique que  19% des adolescents ont été harcelé, dont pour 8% d’entre eux en ligne, par texto pour 9% ou téléphone pour 7%. Et ce dans une proportion fille/garçon égale. Une majorité des adolescents affirment qu’ils vont ignorer un comportement cruel en ligne. Quand ils ressentent le besoin de demander conseils sur internet ou le téléphone mobile à ce sujet, ce sont d’abord les parents qui leur donnent des consignes de sécurité à 86%, à 70% des enseignants ou un autre adulte à l'école tandis que 45% ont reçu des conseils d'amis ou de camarades de classe et 46% de la part d’un frère, une sœur ou un cousin. A noter que la grande majorité des adolescents ont un profil accessible aux seuls amis à 62% et un profil public pour 17%. Un tableau statistique à la fois passionnant mais qui force à s’interroger sur le comment et le pourquoi de ces mauvaises expériences en ligne vécues plus fortement par les adolescents que les adultes.  

Etude Pew USA Adolescents Sentiment SNS

Havard  / Renforcer la sécurité des enfants en ligne

Il s’agit ici d’un rapport établi par l’équipe de recherche Internet Safety Technical Task Force de l’Université d’Havard-Berkman Center For Internet & Society adressé au groupe étatsunien multi-Etats sur ​​le réseautage social des procureurs généraux des États aux USA. S’il date de quelques années, ce travail est relativement pionnier dans son partenariat en étant le fruit d’une coopération entre universités, associations éducatives, pouvoirs publics et acteurs industriels du secteur concerné (Facebook, AOL, ATT etc.). Le rapport commence par souligner les opportunités pour les adolescents du réseau internet dans le domaine de l’accès aux connaissances et au point de vue de l’engagement dans la vie publique. Il pointe en détail les risques spécifiques aux pratiques des adolescents dont les plus courant sont le harcèlement et l’intimidation entre pairs, l’accès facilité aux contenus choquants et plus rarement les risques criminels liés aux prédateurs sexuels adultes.  Un état de la recherche sur ces questions démontre que la prise en compte des comportements hors ligne et des contextes psycho-sociaux sont essentiels pour à la fois délimiter plus scientifiquement les risques on line et surtout pour les résoudre. Il apparaît, en effet, qu’en grande majorité, ce sont les adolescents les plus fragilisés affectivement ou socialement qui seront l’objet des risques spécifiques aux jeunes sur Internet. Le rapport met en avant la nécessité de pousser plus avant les recherches sur ces questions afin de substituer des faits aux représentations parfois mythifiantes et documenter les pratiques réelles des adolescents. Il prône enfin de façon heuristique la nécessité de combiner solutions technologiques, surveillance parentale, éducation aux médias, bonnes pratiques des acteurs de l’offre des sites de réseaux sociaux et application d’abord de la loi pour permettre une diminution des risques potentiels.

Protection  Adolescents SNS USA Justice

SSRN / Les stratégies de privacy des adolescents sur Facebook

Cet article de la sociologue danah boyd spécialiste d’internet et des adolescents et de Alice Marwik, doctorante à l’université d’Havard, représente une somme indispensable dans la réflexion autour des adolescents d’internet de ses risques et des questions de privacy. Les deux chercheuses ont cherché à savoir si cette tendance à une dite posture exhibitionniste des adolescents sur les sites de réseaux sociaux porteuse de risques en tout genre (harcèlements en ligne, mauvaises rencontres hors ligne) était scientifiquement validée. Au travers de centaines d’entretiens semi-directifs menés entre 2006-2010 avec des adolescents étatsuniens de catégories socio-démographiques représentatives, elles ont cherché à comprendre ce qui signifiait la vie privée pour les adolescents, comment il l’aménageait sur les sites de réseaux sociaux et comment il se protégeait des risques potentiels. L’article rappelle combien la notion de vie privée a été trop souvent associée à l’espace domestique protégé par la loi. Les chercheuses font observer à bon escient que pour les adolescents qui vivent le plus souvent encore au domicile des parents et dans un pays où l’espace public n’a pas la même configuration que dans les villes européens - il est parfois inexistant mis à part sous la forme d’un centre commercial de périphérie dans lequel les jeunes ne sont pas toujours les bienvenus - ces définitions spatiales de la vie privée/publique ne peuvent être complètement pertinentes pour décrire les pratiques digitales juvéniles. L’espace de vie privée et publique des jeunes est constitué,  pour une bonne part, par le réseau internet qui vient prolonger, densifier ou compenser certains aspects de la vie hors ligne –famille, école, loisirs. Dans cet espace digital, où les quatre niveaux de régulation pointés par le juriste Lawrence Lessig à savoir la loi, les normes sociales, le marché et le code informatique interagissent, la question de la protection de la vie privée se posera, du point de vue des adolescents interrogés, en termes de « contrôle à l’accès. » Contrôle à l’accès aux deux sens du terme. D’une part, devenir ami sur Facebook par exemple signifie d’abord autoriser l’accès au contenu de ce qui est publié. D’autre part, ce contenu publié est contrôlé une deuxième fois par un accès au sens même des contenus restreints à quelques uns. L’hypothèse forte de cet article est en effet de montrer que les jeunes sont, contrairement à certaines idées reçus, tout à fait soucieux de leur vie privée et se protéger de mauvaises expériences. Dans ce cadre, leur principal levier de contrôle dans un espace d’expression publique par défaut que représentent les sites de réseaux sociaux, relève d’une stratégie discursive qui consiste notamment à livrer sur Facebook des contenus sur mode du « comprenne qui pourra. » Les stratégies endogènes des jeunes vis-à-vis de leur exposition personnelle sur Facebook dévoilées par ce type d’enquête permettent, de façon salvatrice, d’éclairer des idées reçues venant d’adultes qui ont tendance à méconnaitre le fonctionnement interne de la vie sociale en ligne de leurs propres enfants et de s’en remettre aux discours tous fait sur la question.

Ethnographie SNS USA boyd

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