13 nov 2013
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Observatoire sociétal

Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans) « Facebook, c’est mort » ! Vive Snapchat !

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La devanture est trompeuse : sur Facebook, les sourires de façades des photos de profil fréquemment renouvelées et leurs chapelets de compliments de circonstance (« t’es trop belle », « la classe») sont les vestiges d’une fréquentation de Facebook en berne chez les adolescents.Une enquête ethnographique que nous avons menée auprès de 20 jeunes de 12 à 17 ans dans trois régions de France confirme la tendance mesurée par deux récents sondages aux US.
Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)

Une enquête ethnographique que nous avons menée auprès de 20 jeunes de 12 à 17 ans dans trois régions de France confirme la tendance mesurée par deux récents sondages aux USA et concédée par le directeur financier lors des résultats trimestriels[1]: Facebook est un terrain en voie de désaffection, que les ados délaissent au profit de nouveaux services communicants, le plus souvent ignorés des parents et à l’abri des regards de la foule. Outre les échanges de SMS qui ne décroissent pas, l’appli Snapchat, ask.fm le réseau social en vogue dans les collèges et les lycées, l’appli communicante kik, utilisée par tous les jeunes d’une cité à Aulnay-sous-Bois, ou encore Twitter, font aujourd’hui l’objet d’usages exponentiels. Plus qu’une simple translation d’usage liée à un effet de mode, nos entretiens ont révélé que ces recoins numériques que se sont forgés les adolescents et où les adultes n’ont pas leur place sont investis en raison de la valeur très particulière qu’ils ont dans l’économie psychique de ces personnalités en cours de formation.

Parmi ces services, Snapchat reste le plus ouvert au monde des adultes, le plaisir de l’initiation à l’innovation formelle prenant le pas sur la volonté de rester entre soi.

Nous tâcherons dans ce premier billet de capter l’essence de ces images fugitives qui ont la faveur des adolescents aujourd’hui, aussi nommées « images fantômes » ou « images bombes », parce qu’elles ne restent visibles pour le destinataire que pendant une durée programmée d’une 1 à 10 secondes. Si faire une capture d’écran est toujours possible, au moyen d’une manipulation contorsionniste, ce détournement reste très minoritaire : la mention « Screenshot » indique aussitôt à l’expéditeur que l’autre n’a pas joué le jeu et s’ouvrent alors des négociations qui aboutissent le plus souvent à la suppression de l’image


« Facebook, c’est mort », « Facebook, c’est fini », « il ne se passe plus rien sur Facebook » : paroles d’adolescents recueillis pendant notre enquête. 

[1]« L’usage de Facebook chez les adolescents américains a été dans l’ensemble stable entre le 2eme et le 3eme trimestre 2013, mais nous avons observé une baisse de l’usage quotidien, spécialement parmi les plus jeunes adolescents » David EBERSMAN, directeur financier (correspondance de la presse du 4 novembre 2013)

L’appli anti-facebook

50 à 80 Snapchats envoyés par jour est la fourchette moyenne rencontrée sur notre terrain d’enquête : ce dispositif qui a décuplé les pratiques quotidiennes de photo mobile connait une rapidité d’adoption et d’usages exceptionnelle.

Je ne connaissais pas avant la rentrée, et au bout de deux jours, j’étais déjà à 50 snapchats par jour », nous dit Laetitia, 15 ans (Suresnes).

Les commentaires que font nos jeunes interviewés de cet usage abondant laissent d’emblée poindre la valeur libératrice, voire réparatrice, de ces échanges à plusieurs d’images sans traces, sans incidence, et sans conséquences :

C’est cool de s’envoyer à quelques-uns des photos où on ne pose pas comme sur un magazine, genre la photo de profil facebook, ça fait du bien de se laisser aller », explique Kevin, 17 ans (Paris).

Le « phénomène Snapchat » est en partie l’expression du rejet des exigences de l’image publique ou semi-publique portées par Facebook. Photos de grimaces, de visages défaits, grimés, gribouillés, langues tirées, dentifrices sur les lèvres ou shampoing sur les cheveux, rougeurs, mauvais profil et gros plans désavantageux qui transforment les parties du corps en matière informe : une partie des images produites semblent procéder d’un renversement carnavalesque des valeurs esthétiques en vigueur sur Facebook.

De quoi tordre le cou à une idée reçue tenace sur une exposition de soi inconsidérée à laquelle s’adonneraient les jeunes utilisateurs des réseaux sociaux. L’anthropologue américaine danah boyd avait déjà montré en 2011 que la vigilance des adolescents concernant leur image en ligne était plus grande et plus subtile qu’on voulait bien le croire : c’est en limitant l’accès au sens de leur propos postés qu’ils « privatisent » leurs contenus personnels et mènent leur "vie secrète". Plus que cela, nos enquêtes ethnographiques des deux dernières années ont révélé une préoccupation grandissante des jeunes autour de leur « réputation » présente et future, qui se manifestent par une gestion constante de l’image en ligne par des opérations concrètes - se détaguer, surveiller, supprimer, mais aussi parler de vive voix des effets produits[1] :

« Faudrait pas que cela m’empêche de trouver un stage cet été ». « Mon pote, quand j’ai vu les photos de la soirée qu’il avait posté, je lui ai dit: « Tu rigoleras moins dans 10 ans quand on te ressortira ces photos »


[1] Une étude Pew Internet (mais 2013) parle de « reputation manadgment » chez les jeunes à propos de ces opérations de gestion de l’image 

La guerre des images n’aura pas lieu

Notre enquête a également révélé un type d’inquiétude moins conforme aux mises en garde des adultes, mais non moins agissante : c’est la crainte de perdre la face, au sens propre, en étant « affiché » - adjectif qui a dans le langage des ados une connotation très négative. Bien qu’elle s’appuie rarement sur des expériences vécues, la hantise est réelle de voir exposées sur Facebook des images de soi dévalorisantes, que les adolescents désignent par la formule très usitée, de Lisieux à Strasbourg en passant par Aulnay-sous-Bois, de « photos dossier ». Chaque téléphone mobile visité lors de notre enquête recèle une ou plusieurs de ces « photos dossier » : photos d’enfance ou de cérémonies encadrées dans le salon familial d’un(e) ami(e) que l’on aura prise à la sauvette  avec son mobile, photos désavantageuses prises sur le vif à la cantine, lors de soirées, ou dans les toilettes, et que l’on garde par devers soi « au cas où »… . Si elles sont rarement utilisées, ou même montrées, elles ont valeur dissuasive face à la menace de « l’affichage » : ce sont des « munitions », comme les appellent certains de nos interviewés, pour une guerre des images qui n’aura pas lieu, mais dont Facebook est le territoire fantasmé. Autre pesanteur des effets de scène propres à Facebook : l’inévitable soumission à la performance des « likes », qui sanctionnent par leur absence ou leur petit nombre un « post », une photo ou une vidéo peu appréciée. Les adolescents rencontrés font souvent état de ces « flop » mortifiants à l’issue d’un post sur Facebook. 

se livrer et ... se soustraire à la tyrannie des regards

On saisit mieux alors la fonction libératrice pour les adolescents des images sans contraintes échangées par Snapchat qui est parvenu à soustraire la fabrique des images aux rapports de pouvoirs s’exerçant sous la surface apparemment lénifiante des murs de Facebook.

« L’intérêt de Snapchat, c’est de pas faire d’efforts », « Personne te juge », « Tu peux envoyer plein de photos de toi : tu n’auras pas l’air de quelqu’un qui s’aime trop comme sur Facebook » 

Se soustraire à la tyrannie des regards tout en s’adonnant à la passion spéculaire propre à l’adolescence : c’est là l’un des ressorts du succès de Snapchat, qui révèle la réflexivité, souvent mésestimée, des pratiques numériques juvéniles. 

Regardez, il n’y a rien à voir : nouvelles « images d’ambiance »

Cette abondante fabrique visuelle met également au jour un nouveau rapport à l’image très déconcertant pour l’observateur, et qui se solde par une forme d’indifférence au sens de ces images et des textes qu’elles comportent. Ces visions fugaces, et ces mots que l’on lit forcément en diagonale ne demandent pas forcément à être compris. « Qu’a-t-il voulu dire ? Pourquoi cette photo ? » s’évertue-t-on à demander à ces adolescents qui répondent le plus souvent avec un haussement d’épaules : « aucune idée ! ».

C’est que la situation d’enquête où l’adulte curieux guette l’arrivée d’une de ces images fantômes est très éloignée des situations de réception vécues par les adolescents. Voir « passer » une de ces images, comme ils le disent, est du même ordre que suivre des yeux distraitement une personne en mouvement : il s’agit d’une manifestation circonscrite dans le temps, dont la particularité est qu’elle ne requière pas toute l’attention, et ne sature pas l’expérience perceptive. Comparables à une musique qui accompagne un moment de vie, ou à un parfum d’intérieur qui transforme fugacement l’expérience sensorielle d’un environnement, ces images échangées ont le statut inédit d’images d’ambiance.

                    

Une forme sans exigence de sens

Les usages de Snapchat sont un cas exemplaire de ce déplacement de perspective auquel nous contraignent les jeunes utilisateurs des technologies numériques. En dépit du nombre impressionnant d’images échangées, et du temps passé le mobile à la main, le « phénomène Snapchat » nous conduit à penser que les échanges numériques ne sont pas au centre des relations entre les adolescents, mais à leur périphérie, comme des toiles ou des musiques de fond qui dessinent les contours sans cesse mouvants de l’expérience vécue, mais ne s’y résument pas. Il y a bien là une spécificité de l’expérience numérique adolescente.

Est-ce parce qu’ils sont nés et ont grandi à l’ombre des réseaux, comme on se plait à le répéter ? Ou est-ce parce que l’adolescence est cet état si particulier, et si peu mémorable pour un adulte, où l’on est assailli de ressentis corporels nouveaux, auxquels ne correspondent précisément aucun mot ni aucune représentation ?

Des émoticon vivants

Envoyer une image sur Snapchat est un geste qui, le plus souvent chez les adolescents, ne prétend pas faire sens, mais qui vise à faire entrer le destinataire dans un rapport à soi purement perceptif : « Voilà comment je (me) sens ! ». L’intérêt de ces images partagées est précisément d’agir bien en-deçà d’une « pensée synchronisée » pour reprendre une expression de Laurence Allard à propos de Snapchat. On ne partage rien de particulier, sauf une intensité, éminemment volatile, et qui échappe au sens comme à la fixité  - « un émoticon vivant et vite fait », selon la jolie formule de l’une de nos jeunes interviewées. Rappelons, avec le pédopsychiatre Philippe Gutton[1], que « faire son adolescence, c’est parvenir à intégrer ses ressentis et ses éprouvés qui surviennent, et construire une identité, devenir une personne, un sujet ».

Si elles ont tant de succès chez les adolescents, c’est que les images de Snapchat offrent une forme sans exigence de sens au service de ce lent façonnage de soi.


[1] Philippe Gutton, Comment renouer le dialogue avec vos ados ? Fleurus, Paris, 2005.

Méthodologie de l’enquête ethnographique Discours & Pratiques réalisée par Joëlle Menrath pour la FFTélécoms :

  • 20 entretiens à domicile auprès d’adolescents de 12 ans à 17 ans, issus de milieux sociaux contrastés
  • 2 mois d’observations ethnographiques sur les places publiques, dans la rue, à la sortie des collèges /lycées, dans les cafés. 
  • Analyses sémiologiques d’un corpus de pages de réseaux sociaux et de photos / SMS contenus dans les téléphones mobiles.
  • A Paris, en Banlieue Ouest (Suresnes, Chaville) et en Banlieue Nord (Aulnay-sous-Bois), à Strasbourg et villages environnants, à Lisieux et villages environnants.

Les autres études/enquêtes de la FFtélécoms sur l'utilite sociétale des télécoms :

La FFTélécoms travaille en partenariat avec des chercheurs à la réalisation d’études et/ou d’enquêtes sur l’utilité sociétale des télécoms :

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