24 mar 2014
Observatoire sociétal

Les « selfisoloirs », gardiens du secret de l’isoloir

07
MIN
Le premier tour des élections municipales et la floraison de « selfisoloirs » auxquels il donne lieu confirment une des conclusions majeure de l’enquête ethnographique menée par Laurence Allard et Joëlle Menrath pour les élections présidentielles et législatives en 2012 : les internautes s’expriment sur leur vote sans le dévoiler pour autant.
Les selfisoloirs

Le tabou qui veut qu’on ne « parle pas politique » en public n’est pas levé sur les réseaux sociaux, même si le sujet y est très présent. Le « selfie » est l’un des formats investis par les internautes pour parler de leur vote en respectant son caractère privé.

Les « selfisoloirs » ne trahissent pas le secret des isoloirs, mais indiquent parfaitement ce à quoi l’on veut s’en tenir lorsqu’on s’exprime en ligne au sujet des élections : sur ces images, qui sont toujours des représentations du corps en action, c’est le « geste politique » en lui-même qui est mis à l’honneur. Y être ou ne pas y être, telle est la question, disent ces images. 

C’est là une nouvelle preuve, s’il en fallait, que cette image de soi taxée de « narcissique » est « fondamentalement un acte social » et un « portrait d’occasion » (André Gunthert), qui fonctionne souvent comme un signe de ralliement, comme nous l’avons proposé au sujet des selfies standardisés des adolescents. 

Voter (ou pas) est en soi un acte collectif, que les selfies captent, par une gestuelle photographique commune et partagée. Les « selfisoloirs » sont à la fois les gardiens et les garants de la pratique privée de l’isoloir. 

Extrait du rapport « Etre un citoyen connecté pendant la campagne présidentielle » (par Laurence Allard et Joëlle Menrath) :

  • « La politique reste un domaine privé à la ville comme sur les écrans. Les réseaux sociaux ne sont pas devenus l’espace privilégié du débat public, mais ils favorisent des formes d’échanges autour des contenus politiques, où ne se révèlent pas explicitement les opinions et qui évitent la confrontation d’idées.
  • Poster des images d’affiches détournées, parler par diaporamas et par articles de presse interposés, commenter la forme d’une blague politique et ne rien dire du fond, utiliser la procédure automatisée du like pour ne pas avoir à en dire plus, dire son choix de vote par un message codé, retweeter un message… sont des exemples d’expressions multimodales, iconiques et audiovisuelles indirectes par lesquelles on s’exprime sur la politique sans se dévoiler et sans entrer en débat plus avant.
  • La réalité des pratiques ne va donc pas dans le sens de la représentation idéalisée d’un Internet où s’épanouirait le débat public. Au contraire, tout le travail expressif des internautes est au service de la certitude partagée selon laquelle, dans toutes les situations, « l’opinion politique est personnelle ». « L’évitement civique » semble constituer la norme sociale qui régit les échanges politiques sur les réseaux sociaux (cf. travaux du  sociologue Erving Goffman qui parlait d’ « inattention civile » pour désigner les comportements par lesquels on reconnaît l’autre comme un interlocuteur possible, tout en ne s’engageant pas dans l’interaction). »

Pour aller plus loin :

Retour sur le site de la Fédération Française des Télécoms