18 juil 2013
Observatoire sociétal

Et vous, comment déconnectez-vous pendant les vacances ?

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Joëlle Menrath dirige Discours & Pratiques, un cabinet de Conseil et de Recherche appliqué en sciences sociales. Elle a conduit depuis 2005 avec différents chercheurs plusieurs enquêtes ethnographiques pour la Fédération Française des Télécoms.

Oliver est pédopsychiatre, une profession que les usages des outils numériques ont modifiée en profondeur : les communications par mails avec ses jeunes patients et leurs parents, les consultations autour d’une page Facebook ou d’un téléphone mobile sont des transformations sans précédent du « cadre » thérapeutique. Mais ce matin-là, il est avant tout vacancier : sa femme et ses deux enfants l’attendent dans le taxi en bas de chez lui pour les conduire à l’aéroport, et demain ils seront en Malaisie. Une dernière hésitation le retient : emportera-t-il ou non son iPhone, qui lui permet d’accéder à ses mails ? Non, c’est décidé : il n’est pas de garde pendant ces 15 jours, et profitera mieux de ses vacances. Et pourtant, en laissant son smartphone derrière lui, il lui faudra aussi se passer de ces photos aussi immédiates qu’un clin d’œil, de la lecture quotidienne des journaux, de sa musique. Il revient sur ses pas, puis redescend les marches, iPhone en poche, et avec la conscience qu’il s’apprête à l’exercice d’une auto-discipline de tous les instants : il lui faudra « ouvrir une fenêtre sur son travail en lisant les mails, et savoir la refermer aussitôt », et juguler ses pensées autant que sa gestuelle. Promesses de « détente », les vacances sont aussi faites de ces régulations de soi - programme de remise en forme, physique et mentale, intentions de lectures, projets de disponibilité offerte à ses proches - dans lesquels les outils numériques sont désormais embarqués.

 

Non-usages numériques ostensibles 

A l’heure de la « parentalité connectée », décrite et décriée par la psychologue américaine Sherry Turkle dans son ouvrage Alone together (pour en savoir plus sur l'ouvrage cliquez ici), les vacances en famille peuvent être l’occasion de se livrer à un ‘non-usage’ du téléphone mobile qui a valeur ostentatoire : il s’agit de produire, à l’intention de son conjoint et de ses enfants, le signe d’une disponibilité ‘surlignée’ par l’absence de tout intrus numérique. Ce non–usage assume également une fonction d’exemplarité, seule posture à même de réguler les comportements numériques des proches, comme le savent bien nombre de parents et de conjoints : « comment interdire le mobile à table à mes enfants, si je me lève pour répondre à un appel, même professionnel ? », explique l’un de nos interviewés, qui a pris le parti de régler le matin toutes ses affaires du jour avec son mobile, en secret dans sa chambre d’hôtel ; tandis qu’une autre explique que « répondre à un appel, un seul, créera une brèche » dans laquelle son mari ne manquera pas de s’engouffrer. 

 

Rompre avec des façons de faire

Mais le désir de réduire ses usages numériques, qui est pour beaucoup un des « projets » de vacances, n’a pas pour seul horizon la vie de famille. Moins que de ‘déconnection’, notion fourre-tout qui masque la réalité des usages connectés, qui se vit à travers d’incessantes petites déconnections quotidiennes, ( retrouvez ici l'enquête sociologique « Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés » ), c’est de rupture avec les habitudes qu’il s’agit pendant la pause estivale. Si l’on y regarde de près, on observe en effet que le rêve de larguer les amarres correspond moins à la volonté de rompre avec un « ethos » communicationnel, qu’avec un « ethos » pragmatique, entendu au sens fort comme type de disposition à l’action : en n’utilisant pas son téléphone mobile, on se propose de faire autre chose – de ses mains, de son temps - et si possible d’en faire moins. C’est là une tendance vacancière vieille comme le monde, bien repérée depuis les travaux des anthropologues Jean-Didier Urbain ou de Marc Augé : vivre quelques temps en spectateur du monde, des paysages, des ‘autres’, et se soustraire à un certain régime d’intensité dans l’action, dont le téléphone mobile est le représentant, tant il est devenu apte à saturer toutes les possibilités d’action. Dire « je (me) déconnecte » pendant les vacances, comme on disait il y a quelques années « je débranche », fait du numérique la métaphore de l’activité quotidienne, que l’on souhaite suspendre le temps d’un voyage, et non forcément ce dont on se détourne. A prendre les envies de déconnection au pied de la lettre, on manquerait d’observer la reconversion vacancière des outils numériques. Cet appareillage de soi, loin d’être un oublié du voyage, participe de la transformation du regard et des gestuelles ordinaires, où la démarche se fait plus lente, où l’on s’arrête pour ‘regarder’, où l’on tente parfois, et ce n’est pas chose aisée, de « ne rien faire », comme le héros de La collectionneuse d’Eric Rohmer (1967), dont la quête obstinée d’inactivité est l’unique « projet de vacances ».

 

Partages de vues

Dans cette parenthèse des vacances où le primat de l’expérience sensible et culturelle est donné à la vue, le téléphone mobile, devenu appareil photo, joue à plein son rôle d’ « engin à réaction ». La qualité de la photo importe moins que la réaction produite comme en réponse au paysage ou à la scène qui s’offre à la prise de vue, « pittoresque », au sens premier de « ce qui est digne d’être peint ». La photographie mobile, selon l’ analogie proposée par la sociologue Laurence Allard est désormais au paysage ce que la danse est à la musique : un prolongement gestuel, parmi d’autres, d’une expérience sensible. L’historien de la photographie André Gunthert en fait d’ailleurs le deuxième temps d’un pas de deux avec le paysage : face à la beauté d’une ‘vue’, écrit-il, "marcher (…) est une première manière d’absorber le choc, d’entrer doucement dans l’image. Photographier est le deuxième réflexe d’appropriation du paysage". L’analogie avec la danse gagne même à être prolongée : bouger au rythme de la musique et faire une photo mobile sont des réactions corporelles qui prennent tout leur sens dans le partage - façons de jubiler en commun et de s’abreuver ensemble à la même source sensible. Partagées dans l’instant avec les proches alentours, à qui on les montre, avec qui on s’entre-photographie, les photos mobiles envoyées par MMS ou postées sur Facebook sont aussi devenues les nouvelles cartes postales des vacances, qui viennent, sans ambages, mais avec toutes les ressources visuelles et écrites à disposition, témoigner de la rencontre entre une personne et un lieu : « j’y étais ». Couronner l’expérience vécue d’un signe forgé de sa main est l’un de ces usages numériques auquel on n’a pas forcément envie de renoncer : désir de déconnection et plaisirs numériques font bon ménage en vacances. 

 

Joëlle Menrath dirige Discours & Pratiques, un cabinet de Conseil et de Recherche appliqué en sciences sociales. Elle a conduit depuis 2005 avec différents chercheurs plusieurs enquêtes ethnographiques pour la Fédération Française des Télécoms.

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