20 mai 2014
Décryptage

Entretien avec Tariq Krim, fondateur de Netvibes et de Jolicloud

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Petit Web a rencontré l’entrepreneur Tariq Krim, fondateur de Netvibes et de Jolicloud, qui vient de remettre au gouvernement un rapport sur le numérique en France.
Entretien avec Tariq Krim, fondateur de Netvibes et de Jolicloud

En mars dernier, vous avez remis au gouvernement un rapport sur les professionnels du numérique en France (à retrouver ici). Comment l’avez-vous élaboré ?

L’idée d’un Paris Capitale du Numérique [devenu la French Tech, ndlr] a été lancée fin 2012 : ce devait être la contrepartie de London Tech City. J’ai été contacté pour travailler dessus, mais je me suis vite rendu compte qu’il s’agissait d’un projet immobilier : on voulait construire des incubateurs, des accélérateurs… Ma réaction a été de dire : « le job du ministre de l’agriculture, c’est de défendre les agriculteurs, pas la PAC ». Le travail du secrétariat d’Etat au Numérique, c’est surtout de défendre les entrepreneurs. Je crois que le message a été bien pris en compte, puisque la French Tech s’est davantage intéressée aux personnes. Après tout, ce sont les personnes qui font la Silicon Valley, pas les routes.

Comment faire pour mettre en avant les personnes, les innovateurs, les développeurs ? C’est une démarche plus anglo-saxonne que française.

Rapidement, un discours plus centré sur les startups et les innovations s’est mis en place. J’ai fait pivoter la mission pour la positionner sur l’humain. J’ai toujours été impressionné par le fait que les Français sont en permanence au centre des projets d’innovations. L’iPhone a été conceptualisé en France. Google Cloud, Gmail, Androïd… qu’on soit en France ou aux Etats-Unis, il y a toujours des Français derrière ces projets car la France a les meilleurs développeurs. J’en ai parlé avec Fleur Pellerin et nous nous sommes dit qu’il y avait une opportunité : essayer de valoriser les développeurs. J’ai  dressé une liste de 100 développeurs français, en essayant d’y réunir des personnes de divers horizons, de l’autodidacte au polytechnicien qui a préféré rejoindre une boîte de tech plutôt que d’aller dans une banque. Ces gens-là me touchent parce qu’ils prennent un risque.

Comment faire pour que ces développeurs soient mieux reconnus ?

Il y a certes un travail de reconnaissance à faire, que j’ai commencé en dressant cette liste. Mais au-delà, il convient de promouvoir ces personnes à des postes de décision. Le problème, en France, c’est que les gens codent pendant cinq ans. Si après ça, ils ne sont pas devenus chefs de projet, ils ont tout raté. Aux Etats-Unis, on peut coder 10, 15, 20 ans ou plus, on devient senior développer et l’on continue de faire ce que l’on sait de mieux en mieux faire, tout en participant aux décisions. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde d’abstraction, et si l’on ne maîtrise pas ce monde, on parle dans le vide. En fait, on a besoin d’une évolution naturelle des compétences pour que ces personnes qui ne connaissent pas le monde technologique accordent leur confiance à ceux qui la connaissent. Et c’est pour cela qu’il faut se battre, pour que les personnes qui s’y connaissent prennent des décisions. Il y a enfin un informaticien à la CNIL (François Pellegrini, depuis janvier 2014, ndlr), ce qui signifie qu’il y a enfin quelqu’un qui comprend quelque chose à la technologie dans cette organisation. Pour moi, les développeurs sont une force politique aujourd’hui. 

Dans votre rapport, vous avez aussi proposé de grandes recommandations : pouvez-vous nous les présenter ?

La première, la plus importante, c’est celle de la création d’un Chief Technology Officer (CTO), comme aux Etats-Unis, en Angleterre, au Canada, en Israël… Il faudrait quelqu’un au sommet de l’Etat qui sache de quoi on parle. C’est un peu le drame de ce pays de persister à parler de 50 Milliards d’économies sans penser à rationaliser et simplifier le processus. Avoir un CTO aurait un impact technologique, parce que derrière les discussions, il faut implémenter. On a besoin de quelqu’un qui puisse dire « ça on ne peut pas le faire et ça on va le faire mais plus simplement ». Pour éduquer les populations au numérique, il faudrait faire du code « le latin du XXIe siècle », apprendre que le monde autour de nous est fait d’algorithmes.

L’une des autres recommandations, c’est de se battre contre le tropisme des grands groupes. Il faudrait créer des écosystèmes qui permettent aux petits, aux moyens et aux grands de travailler ensemble, plutôt que de dire « on va dire à quatre grands de travailler sur le sujet» en espérant qu’il se passe quelque chose.

Mais alors, quel conseil donner à un jeune développeur qui voudrait monter sa startup ?

Travailler sur la vision.

C’est à dire ?

Si l’on prend le Crédit Impôt Recherche et toutes les aides actuelles par exemple, Steve Jobs n’y aurait jamais eu accès, parce que pour les toucher il faut avoir un bac+5. C’est extrêmement cadré. Quand on regarde les grosses sociétés, Facebook, Microsoft, Apple, Google… elles ont toutes été créées par des développeurs. Derrière, il y avait une vision technologique. Ce qui est important, c’est le produit, l’idée, et ce que ça change. Il faut travailler l’idée, la rendre explicite, parce qu’autrement on n’arrivera jamais à expliquer à un non technologique ce que le produit apportera. Il faut aussi dire au jeune développeur de commencer où il veut. Les Etats-Unis attirent, mais la compétition est très forte. La France, c’est cool.

Dans la compétition numérique internationale, quel est l’atout de la France et des français ?

Les gens. La France a toujours été un pays avec une très grande culture, des groupes d’utilisateurs, des gens réactifs. Nous avons aussi une très bonne formation en mathématiques, ce qui nous permet d’avoir des gens excellents en maths et en code.

Vous venez d’ailleurs de lancer Code For France. Qu’est-ce que c’est ?

L’idée est des mobiliser des hackers, des développeurs et des gens qui travaillent sur l’Open Source et de leur dire « créons des outils qui puissent être utilisés par les gouvernements, les collectivités et même directement par les citoyens, pour réparer et améliorer les choses. » J’ai repris l’idée de code for America, lancée à Boston. Là-bas, il fait froid, et les bornes à incendies sont ensevelies sous la neige, donc inutilisables pendant tout l’hiver. Quelqu’un s’est dit que si lui nettoyait toujours celle devant chez lui, il faudrait que tous les autres le fassent. Alors il a créé un programme « adoptez votre borne à incendie », et si jamais la personne ne s’occupe pas de sa borne, elle est attribuée à quelqu’un d’autre. L’idée et le code ont très vite été repris et réadaptés à Hawaii par exemple, pour vérifier les alarmes anti tsunami. Au fur et à mesure, cet outil tout bête qui ne devait servir qu’à une personne est devenu utile à plein de monde, et nécessaire. Avec Code for France, c’est pareil. L’idée, c’est de donner la main aux gens. Donc la première chose que nous avons faite a été de libérer les codes sources du site. 

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