3 déc 2012
Observatoire sociétal

20 ans du SMS

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3 décembre 1992 : Neil Papworth, employé d’une société informatique britannique, envoie le premier Short Message Service (SMS) commercial vers un téléphone mobile sur le réseau GSM. 3 décembre 2012 : des milliards de SMS sont envoyés à travers le monde et les chiffres ne cessent d’augmenter mois après mois. Pourtant personne ne présageait une telle explosion des usages, pas même les opérateurs télécoms.

La vocation du SMS au moment de son invention était très restreinte : il n’était qu’un mode de transmission particulièrement économe en bande passante destiné à indiquer aux utilisateurs qu’ils avaient reçu un message vocal. Cas exemplaire de l’innovation par les usages, le SMS a rapidement été mis au service d’échanges interpersonnels pour rencontrer ensuite le succès qu’on lui connaît. Cette communication peu prometteuse en 160 caractères devait en effet améliorer considérablement la condition des utilisateurs de téléphones mobiles : en se dotant du SMS, l’outil censé permettre une joignabilité maximale devenait celui de la joignabilité non intrusive, qui associait la discrétion à l’immédiateté.

Une évolution fulgurante du nombre de SMS envoyés en France (Infographies FFTélécoms – libres de droits)

Retrouvez les infographies libres de droits (Source FFTélécoms/ARCEP) sur la médiathèque du site   en cliquant ici.

Evolution nombre de SMS émis le 1er janvier depuis 2005 Evolution nombre de SMS depuis 2000 Evolution nombre de SMS par mois et par client depuis 2008

Ce que les SMS ont changé dans nos vies 

Le SMS tient ses propriétés de modes de communication traditionnels et innovants portés par la voix et l’écrit (la lettre, la carte postale manuscrite ou le haïku, le message vocal sur téléphone mobile, l’e-mail) sans se réduire à aucun d’eux. En créant les conditions d’une communication aussi instantanée que la transmission par e-mail, aussi facile de réception et d’envoi qu’un appel sur téléphone mobile,  avec la concision, la créativité, et la discrétion propre au mode écrit, la pratique du SMS s’est intégrée dans toutes les situations du quotidien.

Contrairement à la parole téléphonique, facilement observable, un SMS se fait en silence et dans une discrétion constitutive : il reste souvent une activité opaque pour les personnes en présence. Que fabrique-t-on au juste en écrivant un SMS ? Plusieurs enquêtes ethnographiques autour de cette pratique silencieuse, menées depuis 2005 par Joëlle Menrath (1), seule ou avec Laurence Allard, Anne Jarrigeon, Olivier Aïm, et Hécate Vergopoulos (2) ont permis de formuler les dix clés d’interprétations suivantes : 

1.      Les SMS ont contribué à la généralisation de l’écriture au quotidien.

«Aucun autre système de communication à cette époque, lettre, fax, téléphone, n’avait de limite de longueur. Est-ce qu’un service qui limite le message à trois lignes serait utile à quelqu’un?», Friedhelm Hildebrand, inventeur du SMS.

A l’époque de la généralisation du téléphone mobile,  la rupture comportementale abondamment commentée était cette nouvelle façon de parler tout haut seul dans la rue. En 2005, encore, un article de Télérama titrait : « Ces fous parlant et leur drôle de machine ». Aujourd’hui, ce qui frappe l’observateur des espaces publics ou privés, c’est le nombre de personnes en train d’écrire en marchant, en parlant, en traversant la rue ou simplement assis ou debout dans les transports en commun.  Rares sont les situations où les SMS ne trouvent pas place, et rares sont les utilisateurs de téléphone mobile qui ne se livrent pas à cette activité d’écriture. Nos enquêtes nous ont fait rencontrer de nombreuses personnes que les SMS ont conduit à écrire quotidiennement, alors que selon leurs dires, elles ne le faisaient que très occasionnellement. Cette généralisation mérite d’être appréhendée comme un tournant décisif de l’histoire de l’écriture, au même titre que celle du codex, à la fin du IVème siècle, qui avait rendu des gestes jusque-là impossibles parfaitement communs : écrire en lisant, feuilleter un ouvrage, repérer un passage particulier, comme le note l’historien Roger Chartier (Lecteurs et lecture à l’âge de la textualité électronique)

Avec les machines à écrire portables que sont devenus les mobiles, l’activité d’écriture s’inscrit dans la gestuelle ordinaire : on écrit comme on marche, on parle, on mange, souvent en faisant d’autres choses en même temps. La banalisation du geste d’écrire conduit à en faire une activité presque transparente pour certains, qui écrivent comme ils respirent, tout en restant une épreuve pour d’autres (quand on répond dans l’urgence ou qu’on envoie un message, alors que les conditions ne s’y prêtent pas).

La concomitance des gestes d’écrire avec d’autres activités conduit d’ailleurs à de nouveaux défis relationnels : d’après la psychologue étatsunienne Shirley Turkle ( Alone Together, 2011), « keep eye contact while texting » (« continuer de fixer quelqu’un dans les yeux tout en écrivant un SMS ») est le  challenge que se donnent aujourd’hui  les jeunes américains.

« Les USA ont connu un déploiement très tardif de l’usage des SMS. L'une des explications culturelles tient à la place de la voiture dans la vie quotidienne et l'interdiction du « texting » au volant pour son évidente dangerosité. Or, chez les jeunes adultes américains, entre 1978 et 2008, le nombre d'inscription au permis a baissé d'un tiers dans les vingt dernières années.  Le mobile sont cités parmi les "causes" de cette désaffection de ce rite de passage qu’est l’obtention du permis aux USA. Ce constat montre comment d'anciennes technologies de la mobilité comme la voiture sont mises en crise aujourd'hui. » Laurence Allard.

2.      La généralisation des SMS a contribué à désacraliser le rapport à l’écriture, sans pour autant le dénaturer contrairement à ce qu’ont pu prétendre ses contempteurs.

«  On ne peut penser et écrire qu’assis »,  Gustave Flaubert

Ce caractère transversal et conjoint des gestes d’écritures mobiles concourt à les distinguer de l’écriture au sens noble prise comme une activité autonome et dédiée. Les gestes d’écriture du SMS, particulièrement plastiques, et qui s’entremêlent avec d’autres activités, font d’ailleurs l’objet d’une désignation spécifique : on dit «faire un SMS, se parler par SMS ». Pratique souvent peu considérée, l’écriture des SMS s’inscrit dans un ensemble d’écritures mineures du quotidien, qui vont du post-it sur le frigo, à des notes diverses prises sur son smartphone, qui tend à centraliser aujourd’hui les petits textes du quotidien. 

Des « to do lists », aux annotations dans les listes de contacts, en passant par des invocations pour les prières dans la partie bloc-notes,  nos investigations dans les téléphones mobiles de nos interviewés ont révélé l’existence d’une véritable « bureautique mobile » -  qui vise à se souvenir d’une idée qui « passe par la tête » dans le cadre d’un projet en cours, à établir des listes de courses, avoir sous la main une réserve de mails, d’images, de notes pour les mobiliser en temps voulu, à  actualiser un agenda, un statut.

Les grecs anciens avaient un terme commun, celui d’ hypomnêmata (littéralement « supports de mémoire »), pour désigner des textes de natures aussi différentes que des livres de comptes, des récits de vie, des carnets, des notes consignant des citations, des raisonnements entendus ou venus à l’esprit.

Ce sont aujourd’hui nos téléphones mobiles qui recèlent les traces hétéroclites du travail de l’esprit et des affects : souvenirs et projets, idées et sentiments, liste de courses et tâches professionnelles, images, chiffres et mots s’inscrivent dans nos vade-mecum technologiques.

Au cours de ces 20 années d’existence, le SMS a connu nombre de pourfendeurs qui l‘ont accusé d’aggraver la dysorthographie des adolescents.  « Langage texto » est souvent synonyme de relâchement ou a minima de libertés prises avec les contraintes de la langue.

Mais un examen attentif montre qu’un SMS est tout le contraire : un extraordinaire condensateur de significations, résultant d’un travail d’écriture où chaque signe compte. Loin de désapprendre aux jeunes la correction orthographique et stylistique comme le craignent ses contempteurs, il est un registre d‘expression supplémentaire, où l’on apprend à peser ses mots.

Un SMS passé au crible : la fabrique de la décontraction

Hello...Bien rentré? C’était cool cette rencontre, on se re-voit bientôt? xxx

Léa, 18 ans.

Dans le SMS de Léa, qui est le premier SMS qu’elle adresse à un garçon qu’elle a revu par hasard, la décontraction est une pose savamment construite. Les anglicismes propres au discours oral (« hello », « c’était cool ») ainsi que la question rhétorique qui n’attend pas de véritable réponse (« bien rentré ? ») fonctionnent comme des signes « phatiques », uniquement destinés à établir, puis à maintenir le contact. Mais cette tonalité décontractée une fois installée, les jeux graphiques du tiret et de la salutation anglo-saxone (xxx) se chargent de tension amoureuse. Fi des rencontres de hasard, et des relations « cool », disent-ils en substance : passons à autre chose, en se re-voyant d’une autre façon, qui fasse place au « X », et à tout ce qu’il symbolise !

En outre, plusieurs études, dont celle, longitudinale, menée  en Angleterre pendant dix ans auprès de jeunes utilisateurs par des chercheurs en psychologie de Coventry University, ont établi que la pratique du SMS facilitait l’agilité d’écriture. Comme l’ont montré les chercheurs internationaux du projet SMS4science, jeunes et moins jeunes ont simplement intégré l’idée que la communication par SMS pouvait s'affranchir des contraintes ortho-typographiques sans que ceci soit considéré comme la preuve d'une incompétence ou d'un manque d'éducation. Mais  nos enquêtes nous ont prouvé que tous, jeunes et moins jeunes, adaptaient la forme de leur message à leur destinataire.

Dans le cadre du projet «sms4science», différentes équipes de scientifiques ont procédé à la collecte de ces messages dans plusieurs régions du globe, de Montréal à la Belgique en passant par la région Rhône-Alpes. A partir de l'échantillon constitué en France, les chercheurs en sciences du langage ont montré  les messages n’étaient jamais entièrement rédigés en écriture SMS mais relevaient plutôt d’un mélange permanent entre le «parlécrit» et le français plus académique.

3.      Loin de se réduire à leur usage de coordination ou d’organisation, les SMS sont un support d’expression qui participe chez tous d’une forme de stylisation de l’existence. 

Rares sont les échanges par SMS qui ont pour unique vocation d’organiser le quotidien à deux ou à plusieurs : ce dont se saisissent massivement les utilisateurs, c’est la possibilité offerte par cette pratique d’écriture silencieuse et rapide de donner un double fond aux situations vécues, ou de devenir l’auteur de leur action en l’écrivant.

Ecrire des SMS s’éprouve alors comme une façon de tenir entre ses doigts les fils de sa vie, et de les entremêler pour former l’écheveau de notre existence composite.  Une agilité physique et mentale est requise par cette pratique qui se vit comme un entrelacement avec d’autres activités.

Un échange de SMS passé au crible : quand l’écriture prend le pas sur l’efficacité de l’action  Deux amis se rendent à un mariage en train ; ils voyagent dans deux wagons séparés. Au moment de descendre à la station « Avignon », l’un d’eux a un doute et envoie par SMS à son acolyte : « Ce n’est pas ici ? ». Le destinataire, désarçonné par la forme négative de la question, répond un « Oui » ambigu, qui suscite ce 2ème SMS, ludique, qui mime la réponse à choix multiple, et s’offre le luxe d’un Smiley, alors que le train est sur le point de repartir …

C’est d’ailleurs ce qui arrive, sans que l’ami qui descend du train une valise dans une main, le téléphone dans l’autre, ait la possibilité physique de dissiper le malentendu assez vite  : un « du » produit par un dérapage des doigts sur le clavier, suivi d’un « si » arrivent trop tard.

Ce smiley, qui peut paraître bien superflu dans cette situation d’urgence, est le signe qu’iI se joue bien d’autres choses que l’efficacité dans la composition d’un SMS : l’écriture dans laquelle on s’engage se déploie dans sa logique propre, et n’épouse pas forcément celle de la situation dans laquelle on se trouve.

 

L’écriture d’un SMS s’inscrit pour nous dans ces façons banales d’éprouver son individualité par des gestes : fermer une porte, faire un pas de côté, ouvrir un livre, détourner le regard, prendre son téléphone pour écrire sont des façons de réajuster par des gestes simples sa distance avec son environnement, de jouer des seuils, pour définir, le temps d’un instant, un site à soi. 

Ce moment d’individuation est l’occasion d’expérimenter une manière d’être, d’adopter et d'activer un certain angle de vue sur une situation que l’on vit et de modaliser l’expérience vécue par le récit, l’humour, l’ironie, la poésie …, qui sont autant de moyens singuliers de donner forme à sa vie. A ce titre, l’écriture d’un SMS participe d’une stylisation de l’existence.

Un SMS passé au crible : quand on reprend la main sur sa vie avec un SMS

«  Ok moi je vai faire les course … super … », Laurence, 52 ans.

Ce qu’offre ce SMS, ce n’est pas le seul récit d’une activité à venir, mais la possibilité d’une modalisation du réel, par le truchement de l’antiphrase  («  super »), qui permet, par le dire, de se décoller du faire,  et de devenir l’auteur de son action – ce SMS peut être lu comme une façon, à la lettre, de reprendre la main sur sa vie, au moment où on l’éprouve comme aliénante. Il permet  d’exercer ce que le sociologue E. Goffman a thématisé comme une « distance au rôle ».

4.      Chez les adolescents, qui sont en train de conquérir leur autonomie relationnelle, et dont l’identité est en voie de formation, le besoin expressif est plus fort que chez leurs aînés : les SMS sont au service d’un processus de création de soi par petites touches.

L’usage abondant du SMS par les adolescents, inquiète : le portable remplacerait-il les relations de face-à-face ? N’est-il pas préférable de se parler ? Quels sens peuvent bien avoir ces écritures permanentes ? Ne désapprennent-ils pas la correction orthographique et grammaticale en prenant de telles libertés avec la langue ?

Pour répondre à ces questions, il faut garder à l’esprit que les adolescents, comme le propose le psychiatre Philippe Gutton sont « des sortes de Pygmalion qui se font eux-mêmes ». L’adolescence est un processus de création de soi, une mue créative au cours de laquelle le rapport aux autres est en permanente transformation.

L’écriture de SMS, tout en favorisant une prise d’autonomie silencieuse par rapport au cercle familial,  permet aux adolescents de s’engager dans un mode de relation qui tient le corps à distance, et qui se soustrait au regard de l’autre, parfois  difficile à soutenir. Les échanges de SMS que nous avons pu observer sur les mobiles des adolescents nous restent souvent totalement opaques, révélant des expressions que ne font sens que dans la relation : il s’agit moins de converser, que de camper une posture à deux, à même la langue, qui fait l’objet de toute une gamme de manipulations créatives.

5.      Les SMS ont doté le téléphone mobile, censé offrir la possibilité d’être joint à toute heure et en tout lieu, d’une forme de joignabilité non intrusive.

La vocation du SMS au moment de son invention était de fait très restreinte : il n’était qu’un mode de transmission particulièrement économe en bande passante destiné à indiquer aux utilisateurs qu’ils avaient reçu un message vocal. Cas exemplaire de l’innovation par les usages, le SMS a rapidement été mis au service d’échanges interpersonnels pour rencontrer ensuite le succès qu’on lui connaît. Cette communication peu prometteuse en 160 caractères devait en effet améliorer considérablement la condition des utilisateurs de téléphones mobiles : en se dotant du SMS, l’outil censé permettre une joignabilité maximale devenait celui de la joignabilité non intrusive, qui associait la discrétion à l’immédiateté.

6.      Les SMS permettent d’entretenir des liens à peu de frais et d’éviter de s’engager dans une interaction quand on ne le souhaite pas.

Les SMS font partie de ces gestes de communication minimales, comme les like, les poke, les transferts de diaporamas  par mail, qui permettent d’entretenir le lien, ou parfois seulement de le ratifier, sans s’engager plus avant dans une interaction. Le premier bénéfice du SMS, et sans doute la raison majeure de son succès, a été la nouvelle possibilité qu’il offrait dans les stratégies relationnelles. Au service d’un engagement relationnel moindre et dont on garde la maitrise, le SMS est un mode communication paradoxal qui concilie transmission d’un message et évitement. 

7.      En tant que ressource expressive à portée de main, souvent mobilisée sous le coup de l’impulsion, les SMS conduisent à partager des pensées, des émotions, des désirs, ou des fantasmes qui auraient pu rester lettre morte.

« J’ai un mari et des enfants, je ne veux pas vous revoir, mais je vous laisse une place de choix dans mes rêveries », Catherine, 45 ans.

Signe que le téléphone mobile s’éprouve aujourd’hui comme un prolongement de l’intériorité,  il a aujourd’hui très couramment droit de cité dans les cabinets de consultation d’un psychologue ou d’un psychanalyste.

On apporte à son thérapeute les SMS qu’on a écrit ou qu’on a reçu, comme on apporte ses rêves, notamment parce qu’ils peuvent représentent des façons d’acter ce qui  aurait pu ou dû rester de l’ordre du fantasme, et qui en arrive en réalité à le déborder.

Le SMS est une ressource dont on dispose pour faire  au lieu de simplement penser, désirer, fantasmer.  L’acte d’écrire devient alors passage à l’acte. D’où  l’effet de dés inhibition souvent constaté dans les SMS de nos interviewés : dans cet espace intermédiaire entre le dehors et le dedans, pas tout à fait arraché à l’intériorité, il est possible de rêver par écrit.

Et s’il est un espace de partage, c’est aussi un espace dans lequel on peut plus facilement que dans d’autres se soustraire à l’interaction : ne pas répondre, être elliptique, et ne pas engager sa pleine responsabilité. Les lapsus et les actes manqués y fleurissent : de cette communication où le geste d’envoi tient lieu de point final, on ne se sent pas toujours maître.

8.      Révélant parfois des pans de vie qui doivent rester secrets, les SMS font couramment l’objet d’investigations indiscrètes entre proches. « Faire le ménage dans ses SMS » pour devancer ces intrusions est devenue une pratique ordinaire, dont le sens est de cacher que l’on cache.

Faire le tri dans ses SMS pour effacer tous ceux qui pourraient être mal interprétés, poser son mobile, écran caché, sur la table, pour éviter de livrer aux regards les SMS qui s’affichent, paramétrer son smartphone pour que les SMS s’affichent sans mention de leur expéditeur : autant de stratégies devenues courantes, et qui montrent que, loin de l’exhibition de soi inconsidérée, le cœur de la compétence communicationnelle aujourd’hui est de contrôler activement ce que l’on souhaite montrer ou ce que l’on veut cacher.

9.      Le SMS n’a pas seulement transformé les relations à distance : les relations en présence composent désormais naturellement avec un hors champ qui peut se manifester à tout moment sous la forme d’un SMS s’affichant sur l’écran de son mobile. En prendre connaissance à la faveur d’un léger décentrement de son attention, commenter son contenu voire le faire lire ou répondre à un SMS sont désormais des façons habituelles de vivre des situations à deux ou à plusieurs.

A l’heure où les mobiles sont partie prenante de notre quotidien, la vie relationnelle procède couramment par effets de cadre : un SMS qui arrive est l’occasion d’un décadrage temporaire par rapport à la situation d’interaction directe.

Cette porosité entre deux ordres de communication est aujourd’hui devenue acceptable, là où à l’époque de sa généralisation, les discours ordinaires faisaient de façon unilatérale du mobile un outil perturbateur des interactions de face-à-face. Dans un moment à deux ou à plusieurs, les mobiles sont régulièrement manipulés pour donner à voir ce qui s’y est affiché, sans que cela conduise à interrompre sa phrase, ou ralentir son débit.

10.  En les précédant et en les prolongeant, les SMS élargissent le périmètre des rencontres de face à face, et les dotent d’un autre cadre d’expression.

Un SMS passé au crible : quand un SMS « augmente » la rencontre.

J’ai beaucoup aimé ce brunch improvisé. J’y pensais, ça te dirait d’aller voir une expo avec moi demain? Je t’embrasse.

Henri, 27 ans.

Le message d’Henri emprunte la forme du commentaire qu’a démocratisé le SMS, avec sa propension à sous-titrer les situations du quotidien. Pour reprendre les analyses de la sociologue japonaise, Mizuko Ito, nous vivons avec le téléphone mobile des formes de « rencontres augmentées », qui commencent avant qu’on ne se voit physiquement et se prolongent une fois qu’on s’est quitté, par des remerciements, des promesses de se revoir, ou des relectures humoristiques du moment vécu en commun.

 

20 ans de SMS en quelques dates

  • 3 décembre 1992 : « Merry Christmas »  est le contenu du 1er SMS envoyé de l’ordinateur de Neil Papworth sur le téléphone mobile « Orbitel 901 » de Richard Jarvis, un des dirigeants de Vodafone.
  • 1993 : NOKIA commercialise le premier téléphone mobile à pouvoir envoyer et recevoir des SMS.
  • 1995 : Le système T9 (« Text on 9 keys », littéralement SMS sur 9 touches) permettant la saisie intuitive, dite prédictive, des lettres du clavier, est embarqué dans la plupart des téléphones mobiles commercialisés.
  • 1999 : Les SMS deviennent interopérables : ils peuvent désormais être envoyés d’un opérateur à un autre.
  • 30 octobre 2005 : A Bülach dans le canton de Zurich, des citoyens ont pour la première fois la possibilité de voter par SMS.
  • Janvier 2008 : Alors que la contrefaçon de médicaments tue chaque année plus de 100 000 personnes en Afrique, l’organisation mPedigree lance au Ghana une solution qui permet aux consommateurs africains de vérifier l’authenticité d’un médicament via l’envoi par SMS du code unique attribué à chaque boîte (Laurence Allard).
  • Février 2008 : Le mot « Texto » perd son statut de marque déposée par SFR pour devenir un nom commun.
  • 19 juin 2009 : Les SMS sont reconnus comme une preuve pour les divorces par la Cour de Cassation
  • Janvier 2010 : L’opération « Haïti, 1 SMS = 1 euros » se solde par  plus de 850 000 SMS envoyés pour un total de 40,3 millions d'euros de dons (Source : AFOM)
  • 31 décembre 2011 : Plus d’un milliard de SMS de vœux ont été envoyés en France (cf. infographies de la FFTélécoms)
  • Octobre 2012 : En moyenne, 311 SMS par mois envoyés par les détenteurs français d’un forfait mobile - contre  17 SMS envoyés par mois en 2003 (cf. infographies de la FFTélécoms)
  • Novembre 2012 : A la suite de Strasbourg et de Saint-Mandé, la ville de Paris annonce une expérimentation de paiement de stationnement par SMS

 

 

 (1): A propos de discours & pratiques :

Joëlle Menrath, directrice de Discours & Pratiques

Discours & Pratiques est une société de Conseil et de Recherche appliquée qui réunit 20 chercheurs universitaires et chercheurs CNRS - sociologues, ethnologues, philosophes, chercheurs en sciences de l’information. Discours & Pratiques met les méthodologies et l’approfondissement de la recherche au service des acteurs économiques en partant du crédo suivant : ‘les individus ne font pas forcément ce qu’ils disent, et ne disent pas exactement ce qu’ils font’. C’est pourquoi Discours & Pratiques fonde toujours ses méthodes d’enquête à la fois sur l’analyse des discours et l’observation des pratiques réelles en observant les situations de la vie quotidienne où se jouent concrètement les usages et les choix de consommation.

(2) Laurence Allard, maître de conférences, sociologue de l'innovation, Université Lille/IRCAV-Paris ; Anne Jarrigeon, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Paris Est ;  Olivier Aïm, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Paris IV-Celsa ; Hécate Vergopoulos, chercheuse en Sciences de l’information et de la communication. 

 

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