4 fév 2014
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Observatoire sociétal

10 ans après, le Facebook des adolescents fait sa crise

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Si Facebook a dix ans, l’histoire de ses usages ordinaires est plus brève, puisque c’est en 2006 que le site a été ouvert au grand public et deux ans plus tard que la version française a vu le jour. A l’occasion de cet anniversaire, la FFTélécoms a demandé à Joëlle Menrath de revenir sur les entretiens qu’elle a menés avec des dizaines d’adolescents depuis 2006.
10 ans de Facebook

Les jalons qui suivent ne prétendent pas dessiner une chronologie stricte, mais indiquer le sens d’une évolution des usages adolescents de Facebook, qui les a conduits du bain de foule aux recoins numériques. 

2009 est l’année marquée par l’arrivée massive des adolescents sur Facebook, d’abord investi par les adultes. Facebook prend alors progressivement la relève des blogs successifs que tiennent les adolescents et apporte une réponse à la quête éperdue qui s’y livre pour trouver des « commentaires », aussi appelés « com’z », qui sont la preuve de l’existence de lecteurs. Car avoir un blog nécessite de « faire sa petite pub pour être lu », comme nous l’explique alors cette collégienne de 13 ans. Variations multiples de la règle « tous les com‘z sont rendus », les pages personnelles des ados sont alors truffées de tractations de tous ordres :

Les centaines d’amis dont se dotent en un rien de temps les adolescents sur Facebook viennent étancher cette soif de popularité. Car sous couvert « d’amis », il devient vite évident que les ados se constituent un public, où le nombre à la fois est un trophée et la garantie de l’indistinction propre à la foule… Si ce terrain de jeu quadrillé apparaît à certains de nos jeunes interviewés comme un appauvrissement en comparaison de l’inventivité des blogs, ils ont le sentiment d’avoir désormais un public tout acquis.

Le prêt-à-porter des ‘petites phrases’

En 2009, les « fanpages » relayant des petites expériences du quotidien font fureur chez les plus jeunes des utilisateurs, recueillant souvent en quelques jours plus d’1 million d’adhérents. Il s’agit de « groupes » rassemblant leurs nombreux « fans » sous la bannière d’une phrase, généralement inachevée, se présentant comme une invitation à former une communauté autour d’un comportement habituel :

 « Si toi aussi tu aimes sortir un pied de dessous la couette », «Si toi aussi quand tu dis ‘entre guillemets’, tu fais le geste avec les mains », «  J’ai déjà soufflé le papier dla paille du mcdo au visage de mon voisin »

Les adolescents que nous rencontrons alors émaillent leur page facebook de 300 à 400 « fanpages » consacrées à ces petits faits anodins qui énoncent des vérités anthropologiques validées par le nombre. Relevant de ce que Georges Perec nommait « l’infraordinaire », ces énoncés composent un récit collectif à travers lesquels les adolescents se racontent, par le truchement d’un « like » ou d’un bref commentaire. Ces récits de soi par emprunt à des formes toutes-prêtes sont emblématiques de ce qu’offre Internet à l’adolescence, où l’on s’appuie sur le groupe pour inventer sa subjectivité.

Les formes minimales de l’interaction que sont les like et les pokes font de Facebook un espace public où il fait bon vivre pour les adolescents, à la limite de l’évitement et de la rencontre – un cadre où il est facile de se rencontrer et où il est toujours possible de s’éviter. Leur compte Facebook ressemble à une place publique qu’ils traversent de part en part, parfois performer, parfois simple badaud, parfois en conversant avec un/e ami/e aux yeux de la multitude. Dans ces bains de foules, l’image de soi est toujours activement remise en jeu. Si certaines d’entre elles font montre d’une étonnante créativité, les pages facebook sont toujours a minima des vêtures du Moi : poster une photo de soi, se « détaguer » d’une photo postée par un ami, poster un « statut », le retoucher, et parfois le supprimer, deviennent des gestes ordinaires, comparables aux compositions vestimentaires et à leurs multiples ajustements au fil d’une journée. Chez les adolescents, la page Facebook participe désormais, comme le font les vêtements, de la fabrique quotidienne de leurs apparences

Les discours des commentateurs de ces pratiques empruntent volontiers à propos des adolescents les métaphores du dénuement ou de l’exhibition : sur leurs pages facebook, les ados se mettraient à nu sans vergogne. C’est pourtant cette année-là que nous voyons apparaître chez nos jeunes interviewés la pratique du «  white walling » ou « stratégie du mur blanc », comme l’appelle l’anthropologue danah boyd, qui repère en même temps que nous chez les adolescents nord-américains, cette stratégie qui consiste à se désinscrire de facebook aussitôt qu’ils quittent leur page pour se réinscrire à la prochaine consultation - ces deux opérations, coûteuses en temps, se répétant parfois deux ou trois fois par jour. En surveillant ainsi leurs arrières, les jeunes utilisateurs s’assurent que rien de désobligeant pour la « face » ne puisse être publié sur leur « mur » in absentia : présents sur le site, ils seront toujours en mesure de retoucher l’attribut déplaisant dont ils se voient affectés, voire de négocier sa suppression.

Derrière la façade lénifiante où se multiplient les congratulations réciproque, nos entretiens révèlent la hantise des « embrouilles » et la menace des drames amicaux et amoureux : ainsi Laetitia, 15 ans, nous raconte-t-elle comment elle s’est brouillée avec une fille de sa classe, dont elle avait refusé l’invitation au prétexte d’une grippe, sans prévoir qu’une autre de ses amies afficherait une photo d’elle devant le cinéma ce soir-là. Les adolescents, globalement indifférents à la figure d’un « Big Brother », sont hypersensibles à la surveillance entre proches, celle d’une « Little Sister », pour reprendre l’image de Jan Chipchase, de leurs pairs, de leurs parents qui font parfois partie de leurs « amis ». Contrôler et composer son image en ligne est une compétence communicationnelle que les adolescents savent devoir mobiliser sur facebook.

 

Loin des longues conversations informes des débuts, les statuts deviennent plus brefs et plus parcellaires. Cette « stratégie de l’iceberg », qui ne montre expressément que la partie immergée d’une vie secrète, est un moyen pour les adolescents de contrôler l’accès à leur compte par le sens, comme l’a établi danah boyd.   

En réponse à ces jeux de cacher/montrer se pratique une forme de lecture sélective, qui fait défiler les statuts et les photos à grande vitesse, ne se fixant que sur ceux des quelques amis que l’on suit avec intérêt. Si les contenus postés sur Facebook sont appelés à persister, l’attention qu’on leur prête est, elle, éminemment éphémère : avant que d’être celui des technologies « effaçables » qui connaissent aujourd’hui l’engouement des adolescents, comme l’appli Snapchat, le « web éphémère » décrit par Sarah Perez, a d’abord été celui des modes d’attention aux informations postées. 

A mesure que se développent les usages de Twitter, l’activité d’expression sur facebook des adolescents se raréfie et se spécialise, naviguant entre différents écueils : le souci de sa réputation présente et à venir, la crainte du regard des parents, la suspicion d’égocentrisme ( « tu passes pour la fille qui s’aime trop »), et la honte cuisante de l’absence de like, lorsqu’on poste une photo ou un statut.

« Sur Facebook, c’est la honte absolue si t’as aucun like ; alors que sur Twitter, c’est pas ce qu’on attend », explique Khaled 16 ans.

De nouvelles règles sont à l’œuvre, qui distribuent les registres de l’expression de soi entre facebook d’une part et Twitter, Snapchat, Instagram ou Ask.fm de l’autre, faisant du vétéran des réseaux sociaux le cadre le plus exigeant. S’il est possible de « raconter sa vie » sur Twitter, on réservera à facebook la mention des événements jugés importants ( « départ pour le Canada », « j’ai eu mon code »). Si les photos de soi débridées sont à l’honneur sur Snapchat, sur facebook, les photos de soi doivent se conformer aux standards de la belle apparence. Si poster des photos de soi en nombre sur Instagram est la règle, mieux vaut sur facebook poster une photo de soi à deux ou à plusieurs … Les adolescents se donnent désormais toute une gamme de recoins numériques pour vivre leur vie en ligne, ces espaces différenciés ayant chacun une valeur très particulière dans leur économie psychique. Parmi eux, facebook semble désormais doté des attributs traditionnels de ce que l’on nomme « la vie publique », où il s’agit de se conformer aux attentes imaginaires d’un collectif large et consensuel, qui réclame de la tenue et la coïncidence des récits de vie personnelle avec les étapes reconnues de vie en société ( vacances, festivités, réussites …)

Sur Twitter, a contrario, l’on voit se développer un usage « faible » du support d’expression qui épouse les mouvements de la vie intérieure, au plus près des ressentis et des besoins qu’en psychanalyse on nomme « primaires » : faim, ennui, urgence, impatience, perceptions visuelles, ou encore paroles de chansons que l’on a en tête …

Faut-il pour autant s’empresser d’enterrer facebook ? Certainement pas ! L’histoire des usages numériques nous a appris que la panoplie des outils et des services qui s’agrandit ne se solde que très rarement par des substitutions d’un dispositif par un autre. En outre, les adolescents continuent d’utiliser très activement certains recoins de facebook, où la co-présence est requise : le chat sur facebook est leur nouvel MSN, et « les groupes de classe » très visités à l’heure où ils rentrent chez eux après les cours sont les nouvelles « salles de permanences » où ils s’échangent des conseils et des informations sur les devoirs pour le lendemain :

« Le groupe facebook de la classe, c’est bien plus efficace que viescolaire.fr » explique Thomas, 17 ans. 

Il reste enfin une fonction de facebook qui lui garantit une longue vie, comme le pronostique Vincent Glad : parce que la nostalgie demeure un très puissant moteur de recherche sur le web, facebook est protégé par son statut « d’annuaire universel ».


[1] Nous renvoyons aux travaux de Gustavo Gomez Meija


METHODOLOGIE :

Les enseignements de ce billet sont tirés de :

  • Plusieurs enquêtes ethnographiques Discours & Pratiques réalisées entre 2006 et 2013 par Joëlle Menrath avec Olivier Aïm, Laurence Allard, Anne Jarrigeon, Gustavo Gomez Meija, Zineb Majdouli, Julien Tassel, Hécate Vergopoulos.
  • Une enquête ethnographique Discours & Pratiques réalisée à l’automne 2013 par Joëlle Menrath: Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans)
    • 20 entretiens à domicile auprès d’adolescents de 12 ans à 17 ans, issus de milieux sociaux contrastés :
    • 2 mois d’observations ethnographiques sur les places publiques, dans la rue, à la sortie des collèges /lycées, dans les cafés.
    • A Paris, en Banlieue Ouest (Suresnes, Chaville) et en Banlieue Nord (Aulnay-sous-Bois), à Strasbourg et villages environnants, à Lisieux et villages environnants.

Nota bene : ces entretiens ethnographiques n’ont pas la valeur représentative d’un sondage quantitatif. En revanche, le temps passé avec chaque adolescent (2 heures minimum) dans son contexte de vie, ainsi que les contrastes des milieux d’appartenance, et des zones géographiques permettent de repérer des tendances et de donner aux comportements une signification que les études chiffrées ne peuvent capter. 


Chiffres Clés des 10 ans de Facebook en 1 infographie : 

Facebook propose de visualiser une retrospective de votre présence sur le réseau : http://www.facebook.com/lookback

Retrouvez en pièce jointe de l'article l'étude complète réalisée par Joëlle Menrath pour la FFTélécoms

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